— Je n’ai rien entendu, fit remarquer Polly. (Explosions et canons tonnaient encore.) Je ne crois pas qu’elle ait sonné.
Mais Marjorie s’était levée et montait les marches.
— C’est comme ça qu’on appelle l’arrêt du canon de Cartwright Gardens. Cela signifie que les avions ne survolent plus cette partie de Bloomsbury. On pourra prendre notre thé, finalement.
Elle précéda Polly jusqu’à la chambre, ralluma le réchaud, y posa la bouilloire.
— Maintenant, déshabille-toi. (Elle ouvrit le placard et y décrocha une robe de chambre en chenille.) Enfile ça, je laverai ton chemisier et je passerai un coup d’éponge sur ton manteau. (Elle lui tendit le vêtement.) Montre tes bas, je vais les rincer aussi.
— Je dois d’abord les repriser, indiqua Polly.
Elle les sortit de son sac. Marjorie les saisit avec précaution et les examina.
— J’ai bien peur qu’ils soient irréparables. Ne t’inquiète pas. Je te prêterai une de mes paires.
— Oh non ! Je ne peux pas accepter !
Marjorie aurait besoin de garder tous les bas en sa possession. Le 1er décembre, le gouvernement arrêterait leur fabrication et, à la fin de la guerre, ils seraient devenus plus précieux que l’or.
— Et si j’en filais un ?
— Ne sois pas sotte. Tu ne peux pas mettre le nez dehors sans ça. Allez, donne-moi ton chemisier.
Polly le lui tendit, enleva sa jupe, et s’enveloppa dans la robe de chambre… délicieusement confortable.
La bouilloire chantait. Marjorie pria Polly de s’asseoir dans le fauteuil. Elle prépara le thé et en apporta une tasse à son hôte, puis prit une boîte de soupe sur l’étagère et sortit un ouvre-boîte, une cuillère et un bol du tiroir supérieur de sa commode sans cesser son monologue assidu au sujet de Tom, qui lui avait aussi annoncé qu’il pourrait être envoyé en Afrique d’un jour à l’autre, et que si deux personnes s’aimaient il n’y avait rien de mal, n’est-ce pas ?
— Bois ton thé, ordonna Marjorie.
Polly s’exécuta. Il était chaud et fort.
— Tiens, continua son hôtesse en lui tendant un bol de soupe. Je n’ai qu’un bol et une seule cuillère, il faut que nous mangions à tour de rôle.
Polly but une gorgée de bonne grâce. Elle essayait de se rappeler quand elle avait mangé pour la dernière fois. Ou dormi.
Il y a deux nuits, à Holborn, ma tête posée sur mon sac à main.
Non, ça ne comptait pas. Elle s’était juste assoupie, réveillée toutes les cinq minutes par les lumières et les voix, et l’angoisse que cette bande de petits vauriens revienne et tente de la voler. Elle n’avait pas vraiment dormi depuis la nuit de mercredi, à Saint-George.
À Saint-George, avec M. Dorming, les mains croisées sur son estomac, ronflant, et Lila et Viv drapées dans leur manteau, leurs cheveux retenus par des pinces à cheveux, et le pasteur, endormi contre le mur, son livre tombé des mains. L’Affaire Protheroe…
— Tu n’as pas du tout fini la soupe, lui reprocha Marjorie. Reprends quelques gorgées, tu te sentiras mieux.
— Non, c’est à ton tour.
Marjorie lui prit le bol et la cuillère.
— Je vais les laver. Je reviens tout de suite.
Polly avait dû s’endormir, parce que Marjorie était de retour dans la chambre, elle la bordait avec une couverture, et les canons de DCA avaient recommencé à tonner.
— On ne devrait pas descendre à la cave ? demanda Polly tout ensommeillée.
— Non. Je te réveillerai si ça se rapproche. Rendors-toi.
Polly obéit et, quand elle se réveilla, il était 5 heures, la fin d’alerte sonnait, et elle avait aussi éclairci une énigme. L’équipe de récupération la cherchait dans les stations de métro. Voilà pourquoi elle n’était pas venue. La liste approuvée par M. Dunworthy comportait bien moins de stations que de magasins sur Oxford Street et, s’ils l’avaient décrite au garde de Notting Hill Gate, ce dernier se serait souvenu d’elle.
Ils s’étaient rendus à Notting Hill Gate ce matin, mais elle était à Holborn, et cet après-midi elle avait quitté tôt le travail pour rentrer chez elle et ne pas être piégée dans la station par l’alerte. Ils n’avaient aucun moyen de savoir qu’elle irait au point de transfert. Et ce soir, elle s’était trouvée à Trafalgar et à Russell Square.
Ils attendaient à Notting Hill Gate depuis le début. Ils l’attendaient en ce moment. Je dois sortir les retrouver.
Elle se levait de son fauteuil quand elle se rappela que Marjorie avait lavé son chemisier et que les métros ne commenceraient à circuler qu’à six heures et demie.
Je vais me reposer ici jusqu’à ce qu’ils démarrent, et après je pars les rejoindre.
Mais elle avait dû s’endormir de nouveau parce qu’à son réveil il faisait jour et Marjorie, habillée et debout devant une planche à repasser, donnait un coup de fer à un corsage. Celui de Polly, impeccable, était étalé sur le lit.
— Bonjour, la Belle au bois dormant ! lança Marjorie, qui lui souriait par-dessus le fer.
Polly regarda sa montre, mais elle était arrêtée.
— Quelle heure est-il ?
— 16 h 30.
— 16 h 30 ?
Polly écarta la couverture et se leva.
— Je n’aurais peut-être pas dû te laisser dormir, mais tu avais l’air si lessivée… Que fais-tu ? s’inquiéta Marjorie en voyant son amie attraper sa blouse.
— Je dois y aller, dit Polly en l’enfilant et la boutonnant maladroitement.
— Où ?
Chez moi…
— À la pension, répondit-elle en passant sa jupe. Il faut que je sache si j’ai toujours une chambre. (Elle enfonça son chemisier dans sa jupe et s’assit pour mettre ses chaussures.) Et si je n’en ai plus, il faut que j’en trouve une autre.
— Mais c’est dimanche ! Pourquoi ne pas rester ici ce soir. Tu irais au travail avec moi demain, et on pourrait aller ensemble à ta pension après ?
— Non, tu en as déjà fait beaucoup trop pour moi, en m’invitant et en me repassant mon corsage. Je ne peux pas m’imposer davantage.
Elle enfila son manteau.
— Mais… tu ne peux pas attendre ? Je viens avec toi. Tu ne devrais pas aller là-bas toute seule.
— Tout ira bien. (Polly attrapa son chapeau et son sac.) Merci… pour tout.
Elle serra brièvement Marjorie dans ses bras et, quittant la chambre en hâte, elle s’engagea dans l’escalier. Elle était à mi-chemin quand Marjorie l’appela.
— Attends ! tu oublies les bas.
Elle courut pour la rejoindre, les bas flottant dans sa main telle une oriflamme.
Afin d’éviter une discussion qui lui ferait perdre du temps, Polly les prit et les enfonça dans la poche de son manteau.
— De quel côté se trouve la station Russell Square ?
— Tourne à gauche au prochain croisement, puis de nouveau à gauche. Si tu patientes une seconde, je vais chercher mon manteau et…
— C’est inutile. Vraiment, l’interrompit Polly.
Et elle réussit enfin à partir. Elle courut tout du long jusqu’à Russell Square mais, quand elle atteignit la station, une file interminable de réfugiés faisaient la queue, chargés de lits de camp, de paniers à dîner, et de tapis de couchage.
— Y a-t-il une autre queue pour les passagers ? demanda-t-elle à une femme qui poussait un landau rempli d’assiettes et de couverts.
— Remontez juste en tête et dites que vous avez un rencart, lui conseilla-t-elle. Et que si vous êtes en r’tard vous l’raterez.
C’est le cas.
Polly remercia la femme et alla trouver le garde. Il acquiesça et la laissa passer, et elle se dépêcha de prendre l’ascenseur pour le quai de la ligne qui desservait le sud. Un tableau noir avait été placé à l’entrée.