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— M. Powney ? Le fermier qui voulait s’acheter un taureau ?

— Oui. C’est pour ça qu’il n’est pas revenu ce jour-là. Il n’est jamais arrivé à Hawkhurst. En chemin, on l’a informé de l’opération de secours, et il est allé s’engager à Ramsgate. Ils l’ont mis sur un garde-côte. Il a fait trois voyages et sauvé un tas de soldats.

— Et il a vu le capitaine et Jonathan ?

— Oui, à Dunkerque. Le 30 mai. Ils faisaient monter des troupes sur la Lady Jane sous la mitraille. M. Powney les a appelés, mais ils étaient trop loin pour l’entendre. Le Daffodil les a vus quitter le môle est, et plus personne ne les a croisés ensuite. L’officier qui a parlé à papa disait qu’une torpille les avait sans doute coulés sur le chemin du retour. Ou une mine.

Ou un Stuka. Mike n’avait pas oublié le hurlement de l’avion en piqué. Ou un autre cadavre enchevêtré dans l’hélice.

— Quand votre lettre pour lui est arrivée, Mlle Fintworth – c’est notre factrice – se demandait quoi faire. Elle ne pouvait pas la donner à la maman de Jonathan, elle était retournée dans sa famille du Yorkshire après avoir reçu la mauvaise nouvelle, et elle n’avait pas envie de vous la renvoyer, puisqu’il était évident que vous ne saviez pas ce qui s’était passé. Alors elle l’a apportée à papa pour lui demander conseil. J’espère que vous ne nous en voulez pas de l’avoir ouverte, mais papa pensait que c’était peut-être urgent, vu que ça provenait d’un hôpital et tout ça, et quand on l’a lue et qu’on a vu que vous aviez été blessé à Dunkerque, on s’est dit que vous étiez sûrement avec eux. On savait que vous n’étiez pas au courant (ses gants entortillés subirent un tour de plus), que vous ignoriez comment ça s’était terminé, sinon vous n’auriez pas écrit au capitaine, mais on se disait que vous étiez peut-être là quand la Lady Jane avait été touchée, et que vous aviez été séparé d’eux d’une façon ou d’une autre avant d’être secouru, et que vous auriez une idée de ce qui s’était passé.

Non, mais je sais pourquoi ils sont morts.

Parce qu’il avait débloqué leur hélice. Il leur avait permis d’y retourner.

Daphne posait sur lui un regard interrogateur.

— Non, j’ai été blessé lors du premier voyage. J’ignorais qu’ils y étaient retournés. Je suis vraiment désolé.

— Ce n’est pas votre faute, souffla-t-elle, baissant les yeux vers ses gants. Papa dit que c’est l’imprudence du capitaine qui les a tués. Le Small Vessels Pool avait refusé la Lady Jane, vous savez. Papa pense que le capitaine aurait mieux fait de les écouter.

— Il voulait aider. Un tas de bateaux sont allés là-bas de leur propre chef, et c’était une bonne chose. L’armée traversait une très mauvaise passe.

— Et vous êtes parti avec eux pour les soutenir. Je trouve que c’était superbe de les accompagner, pour un Américain comme vous. Très courageux. L’officier a raconté à papa que le capitaine et Jonathan ont ramené presque une centaine de nos gars. Il a dit que c’étaient de véritables héros.

De véritables héros, oui. Toi qui désirais observer l’héroïsme, ton souhait a été exaucé.

— Absolument. Ils ont fait preuve d’une bravoure au-delà du commun.

Daphne hocha solennellement la tête.

— Vous aussi, vous êtes un héros. L’infirmière m’a expliqué comment vous avez libéré l’hélice et tout ça. Elle dit qu’on devrait vous donner une médaille.

Une médaille ! pensa-t-il avec amertume, pour m’être trouvé là où je n’étais pas censé me trouver, pour avoir criminellement modifié le cours des événements. Si je n’avais pas libéré l’hélice, cette bombe aurait frappé la Lady Jane et endommagé son gouvernail. Jamais ils n’auraient été capables de faire un second voyage…

Daphne le regardait avec inquiétude.

— Je vous ai fatigué, déclara-t-elle en se levant, et elle commença à enfiler ses gants. Je devrais m’en aller.

— Non, ne partez pas !

Il n’avait pas encore eu l’occasion de lui parler de l’équipe de récupération.

— Vous ne pouvez pas rester un peu plus longtemps ?

Elle hésita, jetant un coup d’œil incertain en direction des portes.

— L’infirmière disait que je devais rester seulement un quart d’…

— Je vous en prie. (Il lui saisit la main.) C’est si agréable d’avoir un visiteur. Racontez-moi ce qui s’est passé à Saltram-on-Sea.

— Bon, d’accord, accepta-t-elle, l’air ravie. On a eu pas mal d’animation la semaine dernière. Les Allemands ont balancé une bombe dans le champ de M. Damon. On croyait que l’invasion commençait. M. Tompkins tenait à ce qu’on fasse sonner les cloches de l’église séance tenante, mais le pasteur ne voulait pas céder avant d’avoir la certitude. M. Tompkins disait qu’il serait trop tard, à ce moment-là, qu’ils auraient déjà envoyé des saboteurs et des espions, et qu’ils débarqueraient sous peu, et ils se sont traités de tous les noms devant l’église.

Des espions. Elle lui tendait la perche qu’il avait espérée.

— Alors, j’imagine que vous guettez tous les étrangers ?

— Oh ! oui ! La Home Guard patrouille dans les champs et sur la plage chaque nuit, et le maire a fait circuler un avis nous demandant de lui signaler sans délai tous les étrangers de passage en ville.

— Et vous en avez vu ? Des étrangers ?

— Il y a eu pas mal de journalistes juste après Dunkerque pour parler à M. Powney et aux autres…

— Est-ce que certains sont venus au pub pour discuter avec vous ?

— À vous entendre, on croirait que vous êtes jaloux !

Et elle pencha la tête sur le côté en minaudant.

— Non, je…, bafouilla-t-il, pris par surprise. Je pensais que mon journal avait peut-être envoyé quelqu’un prendre de mes nouvelles. J’avais dit à mon rédacteur en chef que je me rendais à Saltram-on-Sea et que je lui posterais un papier sur les préparatifs du débarquement, et comme je n’ai plus donné signe de vie…

— À quoi il ressemble, ce rédacteur en chef ?

— Cheveux bruns, taille moyenne, improvisa Mike, mais il peut avoir délégué quelqu’un d’autre, un autre journaliste ou… Quelqu’un m’a-t-il demandé ?

— Non, mais ils ont pu s’adresser à papa. Dans ce cas, il leur aura dit que vous étiez retourné à Londres. On croyait que vous y étiez parti.

Ce qui pouvait indiquer que l’équipe le cherchait à Londres.

— Daphne, si mon rédacteur en chef, ou n’importe qui d’autre vient, pourrez-vous leur signaler où je suis et ce qui m’est arrivé ? et demander à votre père si l’on a posé des questions à mon sujet ? Si oui, écrivez-le-moi.

— D’accord. Je vous écrirai même si personne ne vient. Et je reviendrai vous voir si papa peut se passer de moi. (De nouveau, cette œillade accrocheuse…) La prochaine fois, je m’arrangerai pour faire un gâteau, promis !

La surveillante générale vint annoncer que les heures de visites étaient terminées. Daphne se leva.

— Merci pour votre visite. Et pour les raisins. Et pour m’avoir appris ce qui est arrivé au capitaine et à Jonathan. Je suis tellement désolé.

Daphne acquiesça, et la tristesse se peignit soudain sur son visage maquillé.

— Mlle Fintworth dit qu’il ne faut pas perdre espoir, qu’ils sont peut-être encore vivants, mais si c’est vrai, pourquoi ne sont-ils pas rentrés chez eux, pourquoi n’ont-ils pas écrit, ni rien ?

— C’est l’heure ! les interrompit sévèrement la surveillante.