Выбрать главу

Une explosion tonitruante retentit plus haut dans la rue et un halo rouge et dansant lui succéda.

— Un incendie ! hurla le garçon.

Et il se précipita en direction du feu.

Eileen le rattrapa par un pan de chemise et l’envoya valser à travers la porte, qu’elle claqua alors qu’un autre « bang » assourdissant ébranlait l’abri.

— Ça suffit. Maintenant, vous dormez.

Et, miracle ! ils obéirent. Mais pas avant que Binnie se soit plainte de sa couverture qui grattait, et qu’Alf ait argumenté :

— C’est l’boulot du guetteur de repérer si c’est des Dornier ou des Stuka.

Cependant, dès qu’ils furent enveloppés dans leurs couvertures sèches, tous dormirent – y compris Eileen – jusqu’au mugissement d’une nouvelle sirène.

Celle-ci tenait une note si aiguë qu’Eileen craignit qu’elle n’annonce une attaque au gaz. Elle secoua Binnie pour la réveiller et lui poser la question.

— C’est la fin d’alerte. T’entraves vraiment nib de nib ?

Frappé à la porte, un coup violent se répercuta dans l’abri.

— C’est l’garde, j’parie, lança Alf, qui émergeait de son nid laineux. Y vient t’coffrer maint’nant qu’le raid est fini. J’t’avais bien dit qu’y faut pas allumer sa lampe dans le black-out.

Mais ce n’était pas un garde. C’était la mère de Theodore, enchantée de retrouver son fils et insoucieuse de l’eau, même si, quand ils furent tous rentrés dans la maison, elle insista pour qu’Eileen enlève ses bas mouillés et enfile une paire de ses propres pantoufles.

— Vous ne pouvez pas savoir à quel point je vous suis reconnaissante de m’avoir ramené mon cher petit de si loin, soupira-t-elle pendant qu’elle préparait un Horlicks pour tout le monde. Vous vivez à Londres, alors ?

Eileen expliqua que sa cousine venait d’y emménager, après son embauche dans un grand magasin sur Oxford Street.

— Elle ne m’a pas indiqué lequel. J’ai écrit pour le lui demander, mais sa réponse n’était pas encore là quand je suis partie, et j’ignore où elle habite et où elle travaille.

Mme Owens, la voisine, entra leur annoncer que les Brown avaient été bombardés.

— Y a-t-il des blessés ? interrogea Mme Willett.

— Juste Emily, la plus jeune. Quelques éraflures, mais leur logement est entièrement détruit.

Eileen frissonna en se rappelant son retour irresponsable dans la maison, la veille.

— Vous avez attrapé froid, s’inquiéta Mme Willett. Allez vous allonger. Quelle terrible nuit vous avez passée pour votre arrivée à Londres ! Restez ici, pour rattraper le sommeil qui vous manque.

— C’est impossible. Je dois ramener Alf et Binnie à leur mère, puis chercher ma cousine.

Ça m’épargnera une autre nuit dans cet Anderson. Ou dans ce siècle.

— Bien sûr. Mais restez au moins pour le petit déjeuner, et si vous ne trouvez pas votre cousine tout de suite, revenez loger chez nous. Et s’il y a quoi que ce soit qu’on puisse faire pour vous donner un coup de main…

— Si je pouvais utiliser votre adresse comme point de contact, au cas où j’aurais besoin de laisser un message à ma cousine…

— Ça va de soi. Et je suis sûre que Mme Owens vous donnerait son numéro de téléphone pour qu’on puisse vous y joindre.

Eileen la remercia, même si elle espérait ne pas avoir à employer l’une ou l’autre, pas plus que la proposition de « rester aussi longtemps que vous le voulez », offre qui fut réitérée au moment où elle partait.

— Je veux aller avec Eileen, annonça Theodore.

— Dépêchez-vous, Alf, Binnie, dit Eileen, pressée de lever le camp avant que Theodore ne lui pose la question de son retour. Allons retrouver votre mère.

— Elle sera pas là, prévint Alf.

Sa prédiction se réalisa. Cette fois-ci, la personne qui répondit quand Eileen frappa à l’entrée, une femme de toute évidence exténuée, encombrée d’un bébé braillard et de deux tout-petits accrochés à ses jupes, n’ouvrit même pas entièrement la porte.

Quand Eileen demanda si Alf et Binnie pourraient rester avec elle, elle secoua la tête.

— Pas après comment qu’ils m’ont arrangé mon Mickey.

— Bon, savez-vous quand…, commença Eileen.

Mais la femme avait déjà fermé et verrouillé la porte.

Je n’arriverai jamais à me délivrer de ces gosses. Ils me seront attachés jusqu’à la fin des temps.

— On fait quoi, maint’nant ? interrogea Alf.

Je n’en ai pas la moindre idée, se disait Eileen, hésitant sur le trottoir. Elle avait besoin de trouver Polly. Mais en admettant qu’elle y parvienne, elle ne pourrait pas gagner le point de transfert tant qu’elle ne se serait pas débarrassée d’Alf et de Binnie.

Il lui fallait au minimum localiser Polly et découvrir où et quand la fenêtre de saut s’ouvrait. Quand Mme Hodbin reviendrait à son domicile, Eileen s’y rendrait directement.

— Venez, annonça-t-elle. On part faire des courses.

— Avec ce bazar ? renâcla Binnie, qui soulevait leur valise.

Elle avait raison. Ils n’entreraient pas dans un grand magasin avec cet attirail. Eileen proposa :

— Demandons-lui si vous pouvez au moins laisser vos affaires ici.

— Non ! Y faucheront nos trucs ! s’exclama Binnie.

— J’connais une planque, avança Alf.

Il se saisit de la valise, fila en haut de la rue jusqu’à la maison bombardée, escalada les décombres et disparut derrière un mur encore debout. Il réapparut immédiatement, sans le bagage, et sauta en bas du tas sur le trottoir.

— Où c’est qu’on va les faire, ces courses ?

— Oxford Street. Vous savez y aller ?

Ils savaient. Eileen était presque heureuse de les avoir à ses côtés pour la guider dans le métro, trouver le bon quai, sortir à la bonne station. La taille d’Oxford Circus ne les intimida pas le moins du monde, ni son réseau de couloirs et ses escaliers roulants sur deux niveaux, ni la foule qui s’y pressait. Les gens avaient-ils vraiment dormi ici pendant les raids ? Comment réussissaient-ils à ne pas se faire piétiner ?

À l’extérieur, le trottoir était tout aussi encombré que la station de métro. Des autos, des taxis et d’énormes bus à impériale vrombissaient en passant.

Je suis bien contente de n’avoir dû conduire que sur des chemins de campagne, se disait Eileen. Debout devant le croisement, elle cherchait en vain les établissements que Polly avait nommés. Ce seul pâté de maisons comportait des tas de grands magasins et de boutiques, et leur alignement s’étendait à perte de vue dans les deux directions. Dieu merci ! Eileen connaissait les trois où Polly était susceptible de travailler. Si elle parvenait à les dénicher.

Elle déchiffrait les enseignes au-dessus des portes : Goldsmiths, Frith and Co., Leighton’s

— C’est quoi, c’que tu chines ? interrogea Alf.

John Lewis, déclara-t-elle, et elle ajouta, pour qu’ils n’imaginent pas que c’était une personne : C’est un grand magasin.

— On sait ! renifla Binnie. C’est par là.

Et elle entraîna Eileen vers le bas de la rue.

Ils passèrent grand magasin après grand magasin – Bourne and Hollingsworth, Townsend Brothers, Mary Marsh –, et chacun d’entre eux était énorme, et s’élevait au moins sur quatre niveaux. Selfridges, de l’autre côté de la rue, couvrait un pâté de maisons entier.

Prions pour que Polly ne travaille pas ici ! Cela prendrait une quinzaine pour la dénicher.