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— On peut avoir notre déjeuner, maintenant ? supplia Binnie.

Et un gâteau, ajouta Alf.

— Oui, leur accorda Eileen, les guidant hors du magasin et les menant chez Lyons. Vous l’avez mérité.

Quand elle découvrit les prix, elle regretta d’avoir accordé le gâteau.

— Non, il n’est pas question de prendre un repas à quatre plats, déclara-t-elle à Alf, qui avait opté pour la proposition la plus chère du menu. J’ai dit oui pour un déjeuner.

— Mais 15 heures ont déjà sonné, plaida Binnie. On devrait avoir déjeuner et goûter.

— Quinze heures ?

Eileen jeta un coup d’œil à l’horloge. Hélas ! Binnie ne se trompait pas. Leurs recherches chez John Lewis avaient absorbé la majeure partie de l’après-midi. Elle avait prévu d’inspecter Padgett’s après que les enfants auraient mangé, mais c’était plus vaste que John Lewis, et il fallait qu’elle se débarrasse des Hodbin ou elle les aurait sur le dos une nouvelle nuit. D’ici à ce qu’elle ait accompli l’aller-retour à Whitechapel, les raids auraient commencé.

Elle les pressa de finir déjeuner et dessert, de sortir de chez Lyons, de remonter la rue vers Oxford Circus.

— Marble Arch, c’est plus près, indiqua Binnie, qui désignait la direction inverse.

Elle avait raison. La station de Marble Arch était très proche de Lyons, et encore plus de Padgett’s. Eileen se fit une petite note mentale en vue de son prochain retour.

Si elle trouvait le temps de revenir.

Et si leur mère est toujours absente et que je dois les ramener chez Theodore ? se disait Eileen tandis qu’ils attendaient le métro sur le quai.

Mais quand ils atteignirent Gargery Lane, Mme Hodbin était chez elle : une femme débraillée en kimono de soie défraîchi, qu’Eileen avait de toute évidence réveillée en frappant à sa porte. Sa coiffure blonde à la Pompadour s’était effondrée, et son fond de teint la barbouillait.

— Qu’est-ce que vous foutez là, vous deux ? interrogea-t-elle quand elle vit Alf et Binnie porter la valise que le garçon venait de récupérer dans la maison bombardée. Y vous ont fichus dehors, pas vrai ?

Eileen lui expliqua que le manoir avait été réquisitionné, mais cela n’intéressait pas Mme Hodbin.

— Z’avez leurs carnets de rationnement ?

— Oui.

Eileen les lui tendit.

— Ils ont eu tous les deux la rougeole, cet été, et Binnie a été très malade.

Mais cela n’intéressait pas davantage Mme Hodbin. Elle arracha les carnets de rationnement, ordonna aux deux enfants d’entrer, et claqua la porte.

Eileen resta un moment indécise, se sentant étrangement… quoi ? Flouée, parce que Mme Hodbin ne lui avait pas laissé le temps de leur faire des adieux ? C’était ridicule. Elle tentait depuis trois jours de se débarrasser d’eux.

Et maintenant tu es libre de rejoindre Polly et son point de transfert, et de rentrer chez toi, se disait-elle alors qu’elle descendait l’escalier puis la rue, et passait devant les bâtiments bombardés. J’espère que tout ira bien pour les deux poisons.

Elle s’arrêta net, se rappelant la lettre du pasteur.

Oh non ! Elle avait oublié de la transmettre à Mme Hodbin. Elle fouilla dans son sac, la récupéra et commença de revenir vers la maison, avant de s’arrêter de nouveau, irrésolue quant au parti à prendre. Whitechapel était un endroit dangereux, mais le City of Benares le serait bien davantage, et Mme Hodbin lui avait donné l’impression qu’elle serait trop heureuse d’envoyer ses enfants au diable. Si elle les emmenait au bureau du Programme outre-mer aujourd’hui ou demain, il était quasi certain qu’ils échoueraient sur le City of Benares.

Tu n’es sûre de rien. Tu ne sais même pas si elle souhaite leur départ. Son geste pour s’emparer de leurs carnets de rationnement était spécialement vif.

Et Alf et Binnie pouvaient tout aussi bien se faire tuer ici. Pourtant, à Londres, il leur resterait une chance. Dans les eaux noires de l’Atlantique… Par ailleurs, si elle y retournait, Mme Hodbin n’ouvrirait peut-être pas la porte. Et Eileen manquait de temps. Elle devait atteindre Oxford Street avant que Padgett’s ait fermé.

Elle remit l’enveloppe dans son sac, prit le métro pour Marble Arch, marcha jusqu’à Padgett’s et commença ses recherches. Sans Alf et Binnie à gérer, elle pourrait inspecter les rayons et poser des questions bien plus vite.

Cependant, quand la sonnerie de fermeture retentit, elle n’avait terminé que le rez-de-chaussée, la mezzanine et le premier étage. L’espace d’un instant de pure terreur, elle crut que la sonnerie était une sirène et, dans la panique, sa réaction instinctive fut de rentrer à Stepney et de retrouver l’Anderson, mais elle avait tant espéré la sécurité d’Oxford ce soir… Elle se força à gagner l’entrée du personnel sur le côté du magasin et à observer les vendeuses qui sortaient en bavardant. Polly n’apparut pas, et aucune des personnes à qui Eileen adressa la parole ne la connaissait.

Les sirènes se déclenchèrent pendant qu’Eileen se rendait à Marble Arch. Des gens campaient dans les couloirs et sur le quai, et elle était tentée de se joindre à eux. De cette façon, elle pourrait croiser Polly, en route pour son travail.

Non, elle était déjà trop mal coiffée, et ses habits trop chiffonnés pour les magasins chics. Elle résolut de retourner à Stepney où elle pourrait se rafraîchir avant de repartir tôt le lendemain.

Hélas ! à Stepney, les raids détruisirent deux des rues principales. Au matin, Eileen dut marcher sur près de trois kilomètres avant de monter dans un bus et, au moment où elle atteignait Oxford Circus, les sirènes se mirent à hurler et elle dut subir trois quarts d’heure d’une attente exiguë dans l’abri aménagé au sous-sol chez Peter Robinson.

Il était presque midi quand elle arriva enfin chez Padgett’s. Elle passa d’un air décidé devant le portier, prit l’ascenseur jusqu’au troisième étage, puis l’escalier jusqu’au cinquième, et commença de descendre, vérifiant chaque niveau avant de demander Polly, au cas où elle se serait trompée en mémorisant son nom.

À midi et demi, elle accédait au rez-de-chaussée et n’avait toujours pas repéré son amie.

Si Polly n’est pas à cet étage, je devrai essayer Selfridges, pensait-elle tout en se dirigeant vers le rayon « Papeterie ».

Elle demandait à la vendeuse si Polly Sebastian travaillait là quand deux employées sortirent en bavardant de la cage d’escalier, revenant de toute évidence de déjeuner. Celle qui se trouvait au comptoir mit son chapeau.

C’est l’heure du déjeuner, s’aperçut Eileen. Elle n’avait pas vu tout le monde, après tout. Il faudrait qu’elle inspecte les lieux de nouveau quand tous seraient rentrés de la pause. Et elle avait pu manquer Polly chez John Lewis pour la même raison. Elle devrait y retourner aussi.

Mais il n’y avait aucun signe de la jeune femme dans aucun des deux magasins, et personne ne la connaissait. Il ne restait plus que Selfridges, qui s’étendait sur des kilomètres, avec toutes sortes de piliers, d’alcôves et de recoins. Il était impossible d’examiner plus d’un rayon à la fois. À l’heure de la fermeture, elle n’avait achevé ses recherches que sur deux des six étages, dont elle était convaincue de ne pas avoir exploré la totalité. Elle sortit afin de trouver l’entrée du personnel mais, quand elle y arriva, les employés en jaillissaient à flots, et de toute évidence ce flux n’en était pas à son début.