Un message. Polly revint à son comptoir et fouilla ses tiroirs et son livre de vente, puis, sous prétexte de ranger la marchandise, les tiroirs des bas et des gants, mais elle ne trouva qu’un bout de papier d’emballage sur lequel étaient écrits ces mots énigmatiques : « Porcelaine 6, Fumée 1 », sans doute un mémento pour commander des couleurs de bas. Ou la description d’un lieu bombardé. Mais pas de message.
Bien qu’il soit douteux que Sarah ait pu le découvrir et l’empocher, Polly courut aux « Articles ménagers » l’interroger pendant sa pause-thé. La jeune femme n’avait rien vu et, non, personne n’était venu demander Polly ce matin avant qu’elle n’arrive. Sarah n’avait pas non plus parlé à Marjorie samedi. Pas plus que les autres filles, à l’exception de Nan, et Marjorie n’avait mentionné aucun visiteur pour Polly.
— Regarde les choses en face, ma belle, il ne viendra pas, lui dit Doreen alors qu’elles couvraient leurs comptoirs.
— Pardon ? fit Polly, interloquée. Qui donc ?
— Ce petit ami pour qui tu questionnes tout le monde au magasin. Comment s’appelle-t-il ?
— Je n’ai pas de petit ami. Je t’ai expliqué, ma cousine…
Doreen n’avait pas l’air convaincue.
— Ce gars ne t’a pas… Tu n’as pas d’ennuis, hein ?
Si, mais pas le genre auquel tu penses.
— Non. Je te le répète, je n’ai pas de petit ami.
— Eh bien, une chose est sûre, tu n’en as pas en ce moment. Il t’a laissée en rade.
Non, ils ne m’ont pas abandonnée.
Cependant, personne ne l’attendait dehors, à l’entrée du personnel, personne devant la façade de Townsend Brothers. Polly patienta aussi longtemps qu’elle put, espérant que l’équipe ignorerait que l’heure de fermeture avait été avancée, mais la nuit – et, en conséquence, les raids – tombait plus tôt, maintenant qu’on était presque en octobre. Encore une semaine et les raids commenceraient avant que les gens aient quitté leur travail.
Sir Godfrey l’accueillit à Notting Hill Gate quand elle descendit du train. Il lui saisit le bras.
— Viola ! J’ai de tragiques nouvelles. Vous n’étiez pas là pour voter avec moi la nuit dernière, et nous sommes donc condamnés à jouer Barrie, ce crétin sentimental.
— Oh là là ! pas Peter Pan ?
— Non, Dieu merci ! s’exclama-t-il tandis qu’il l’escortait dans l’escalier roulant. Mais de justesse. M. Simms ne s’est pas contenté de voter pour, il a demandé que Nelson dispose d’une voix puisqu’il jouerait Nana. Alors que je suis le premier à être intervenu pour que ce misérable chien soit accepté ici. Ignoble traître !
Il lui adressa un sourire, puis fronça les sourcils.
— Cet air désespéré n’est pas de mise, mon enfant. Tout n’est pas perdu. S’il faut faire Barrie, au moins L’Admirable Crichton nous amusera. Et l’héroïne montre beaucoup de courage face à l’adversité.
— Ah ! parfait, vous voilà de retour, se réjouit Mlle Laburnum, qui descendait l’escalier mécanique. Sir Godfrey vous a-t-il appris que nous allons donner L’Admirable Crichton ?
Avant que Polly ait pu lui répondre, elle ajouta :
— Comment va votre chère mère ?
Mère ? se glaça Polly avant de se rappeler après un moment d’absence qu’elle était censée lui avoir rendu visite.
— Elle va beaucoup mieux, merci. C’était juste un virus.
— Un virus ? répéta Mlle Laburnum, déconcertée.
Seigneur ! les virus n’avaient-ils pas été découverts, en 1940 ?
— Je…
— Un virus est une forme de grippe, intervint sir Godfrey. C’est bien cela, Viola ?
— Oui, soupira-t-elle avec gratitude.
— Ah ! mince ! la grippe peut être affreusement mauvaise.
— C’est vrai, confirma sir Godfrey, mais pas si vous disposez des médicaments adéquats. Avez-vous donné son texte à Mlle Sebastian ?
Mlle Laburnum virevolta à travers la foule pour aller le chercher.
— Si elle vous demande quel type de médicament est approprié, murmura sir Godfrey à l’oreille de Polly, répondez-lui : « du gin ».
— Du gin ?
— Oui. Un remède des plus efficaces. Dites-lui que votre mère « s’est si vite rétablie qu’elle a arraché d’un coup de dents la tête de la cuillère ».
C’était une citation du Pygmalion de Shaw, et cela traduisait qu’il savait parfaitement qu’elle avait menti au sujet de sa mère. Elle rassembla ses forces en prévision de la question qui ne manquerait pas de suivre quant à sa destination, mais Mlle Laburnum était de retour, avec une pile de petits livres reliés en toile bleue.
Elle en tendit un à Polly.
— Hélas ! je n’ai pas réussi à dénicher assez d’exemplaires de Mary Rose pour que nous puissions jouer la pièce, déplora-t-elle en les entraînant vers le quai. J’étais pourtant certaine d’en avoir vu plusieurs dans les librairies pas plus tard que la semaine dernière.
Ils rejoignirent le groupe.
— La mère de Mlle Sebastian va beaucoup mieux, annonça-t-elle avant de s’éloigner pour donner son édition de la pièce au pasteur.
— J’espère que vous appréciez le sacrifice que j’ai fait pour vous, murmura sir Godfrey à l’oreille de Polly. J’ai dépensé trois livres dix afin d’acheter tous les exemplaires de Mary Rose sur Charing Cross Road, tout ça pour vous épargner un boniment sentimental du genre : « Au revoir, petite île qui aime bien trop qu’on la visite. »
Polly éclata de rire.
— Votre attention, tout le monde ! clama Mme Wyvern en tapant des mains. Vous avez tous le texte ? Bien. Sir Godfrey jouera le rôle-titre, Mlle Sebastian sera Mary…
— Mary ? s’exclama Polly.
— Oui, le premier rôle féminin. Cela pose-t-il un problème ?
— Non, c’est seulement… Je ne pensais pas que nous faisions Mary Rose.
— Il ne s’agit pas de cette pièce, mais de L’Admirable Crichton. Vous serez lady Mary.
Sir Godfrey ajouta :
— Barrie aimait anormalement le prénom Mary.
— Ah ! je ne suis pas certaine de pouvoir assumer un rôle d’une telle importance, avec ma mère, et tout. Si je devais partir subitement…
— Mlle Laburnum peut être votre doublure, trancha sir Godfrey. Continuez, Mme Wyvern.
Mme Wyvern lut le reste de la distribution.
— Sir Godfrey accepte aussi très gentiment de faire la mise en scène. La pièce conte l’histoire du comte de Loam, de ses trois filles et de leurs fiancés. Ils font naufrage avec leurs domestiques…
Naufragés, comme c’est approprié.
— … sur une île déserte. Et le seul à disposer de quelque compétence en matière de survie, c’est leur maître d’hôtel, Crichton, qui devient leur chef. Au moment même où ils se sont résignés à séjourner à jamais sur l’île, on vient à leur secours…
Me résigner, voilà qui n’est pas une option. Je ne peux pas me permettre de rester assise ici en attendant les secours. Si je n’ai pas quitté l’île au moment de ma date limite…
Cependant, il n’y avait rien d’autre à faire que de rester assise et d’attendre l’équipe de récupération. Ou l’ouverture de la fenêtre de saut. Si le problème résultait d’un point de divergence, alors le site n’avait peut-être pas été dévasté, et sa panne n’était que temporaire. Dans ce cas, l’équipe ne se serait pas déplacée, parce que ce n’était pas nécessaire. Polly pourrait rentrer chez elle par ses propres moyens.