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Pourtant, Hardy avait dit qu’il l’avait cru mort. L’équipe avait peut-être abouti à cette conclusion en ne trouvant aucune trace de lui. À moins qu’ils ne le cherchent toujours à Londres.

Et, même s’il était trop tard, il devait essayer. Ce qui impliquait de quitter ce foutu hôpital. Mais comment ? Impossible de filer en catimini. D’abord, il n’arrivait pas encore à descendre les escaliers. En eût-il été capable, il n’aurait pas dépassé deux rues en robe de chambre et pantoufles. Par ailleurs, il n’avait pas de papiers. Ni d’argent. Au minimum, il devrait régler son billet de train pour Douvres et le bus à destination de Saltram-on-Sea. Et se payer des chaussures.

Il devait convaincre les docteurs de le laisser sortir, ce qui signifiait qu’il lui faudrait marcher un peu mieux que maintenant. Mike attendit le départ de Hardy et la fin des rondes de l’infirmière de nuit, puis se leva et s’entraîna à boitiller sur toute la longueur de la salle pendant le reste de la nuit. Alors, il montra ses progrès au médecin, qui fut impressionné.

— Étonnant, déclara-t-il. Votre rétablissement est bien plus rapide que je ne l’avais envisagé. Nous devrions pouvoir vous opérer sans délai.

— M’opérer ?

— Oui. Pour réparer le tendon abîmé. C’était impossible tant que la blessure originelle n’était pas guérie.

— Non. Pas d’opération. Je veux être autorisé à quitter l’hôpital.

— Je peux entendre votre désir de retourner sur le front, mais comprenez bien que, sans opérations complémentaires, vos chances de retrouver le plein usage de votre pied sont infimes. Vous risquez d’être infirme toute votre vie.

Je risque sacrément plus en restant ici.

Mike passa les jours suivants à tenter de convaincre le docteur de le libérer, et l’attente le rendit quasi fou. Les sirènes et le bruit des bombes de plus en plus proches s’unissaient aux sanglots de Bevins pour ajouter à son tourment.

— C’est l’invasion, criait le caporal. Il faut sortir immédiatement !

J’essaie, se disait Mike, enfouissant sa tête sous son oreiller.

— Hitler arrive ! Il sera là d’un moment à l’autre !

Difficile d’imaginer que cela ne se produirait pas. D’après les journaux, la Luftwaffe pilonnait Londres nuit après nuit. La tour de Londres, Trafalgar Square, la station de métro Marble Arch et le palais de Buckingham avaient tous été frappés, et des milliers de gens tués.

— C’est épouvantable ! s’exclama Mme Ives quand elle apporta le Herald, dont la une affichait : « Aucune diminution des raids nocturnes : les Londoniens demeurent inébranlables. » Ma voisine a été bombardée la nuit dernière et…

— Comment faut-il procéder pour obtenir de nouveaux papiers d’identité ? l’interrompit Mike. Les miens ont été détruits à Dunkerque, et j’ignore où se sont envolés mes vêtements.

— Le Service d’assistance aux victimes est responsable de toutes ces choses, je crois.

Et, le matin suivant, une jeune femme se présentait au chevet de Mike avec un calepin et des dizaines de questions pour lesquelles il n’avait pas de réponse, depuis son numéro de passeport jusqu’à la pointure de ses chaussures.

— Elle a changé récemment, indiqua-t-il. Ma pointure. Surtout celle du pied droit.

Elle passa outre.

— Quand votre passeport a-t-il été délivré ?

— C’est le rédacteur en chef, au journal, qui s’est occupé de mes papiers, affirma-t-il, priant pour qu’elle suppose une administration différente aux États-Unis.

— Quel est son nom ?

— James Dunworthy. Mais il n’est plus là. On l’a détaché en Égypte.

— Et le nom de votre journal ?

— L’Omaha Observer.

Ils vont vérifier, découvrir qu’il n’y a pas de journal à ce nom, pas davantage de passeport, et je me retrouverai bouclé dans la tour de Londres, avec tous les agents ennemis.

Cependant, quand elle revint cet après-midi-là, elle apportait une carte d’identité de secours, un carnet de rationnement et une carte de presse.

— Pour obtenir un nouveau passeport, il faut remplir ce formulaire et l’envoyer avec une photographie à l’ambassade américaine, à Londres. J’ai bien peur que cela prenne plusieurs mois. La guerre, vous savez.

Bénie soit la guerre !

— En attendant, voici un passeport temporaire et un visa. (Elle les lui tendit.) J’ai laissé des habits pour vous chez la surveillante générale.

Et soyez bénie, vous aussi.

— Avez-vous une idée de l’endroit où aller, en sortant d’ici ?

Il n’avait pensé à rien d’autre. Il avait besoin de retourner à Saltram-on-Sea et au point de transfert, mais il devait y arriver sans qu’un seul des villageois l’aperçoive, surtout Daphne. Dont il ne pouvait courir le risque qu’elle s’attache davantage à lui. Elle était capable de refuser un rendez-vous avec l’homme qu’elle était censée épouser, ou de se sentir abandonnée quand il partirait et de se jurer de renoncer aux journalistes. Ou aux Américains. Des centaines d’Anglaises s’étaient mariées à des soldats américains. Daphne pouvait très bien avoir été l’une d’elles. Et Mike avait déjà causé assez de dégâts. Il devait se sauver avant d’en créer encore. Se rendre à Douvres et, là, prendre le bus à destination de Saltram-on-Sea. Et prier pour que le chauffeur accepte de le déposer à hauteur de la plage… et pour que son pied lui permette de descendre le sentier jusqu’au point de saut.

— J’avais dans l’idée d’aller à Douvres, annonça-t-il à l’envoyée du Service d’assistance. J’ai un ami journaliste, là-bas. Il m’accueillera.

Le matin suivant, elle lui apportait un ticket de train pour Douvres, un bon d’hébergement, et un billet de cinq livres :

— Pour vous aider jusqu’à ce que vous soyez installé. Vous faut-il autre chose ?

— Mon autorisation de sortie.

Elle accomplissait vraiment des miracles, parce que le docteur la signa dans l’après-midi. Mike appela aussitôt sœur Gabriel et demanda ses vêtements.

— Pas avant que la surveillante ait contresigné vos papiers.

— Et c’est pour quand ?

On était mercredi et, comme son expérience malheureuse le lui avait appris, les bus pour Saltram-on-Sea ne circulaient que les mardis et vendredis. Il faudrait donc être sur place avant vendredi.

— Je ne suis pas sûre. Demain, peut-être. Vous ne devriez pas vous montrer si empressé de nous quitter.

Sœur Carmody lui témoigna plus de compréhension.

— Je sais ce qu’on ressent quand on veut retourner combattre et qu’on est forcé d’attendre. Ça fait des mois que j’ai réclamé mon transfert sur une antenne chirurgicale du front.

Et elle promit d’intervenir auprès de la surveillante.

Elle tint parole. Moins d’une heure avait passé quand elle revint avec le ballot des habits fournis par le Service d’assistance.

— Vous êtes autorisé à sortir aujourd’hui.

Le trousseau se composait d’un costume en tweed marron, d’une chemise blanche, d’une cravate, de boutons de manchette, de chaussettes, de sous-vêtements, d’un pardessus en laine, d’un chapeau mou et de chaussures dans lesquelles Mike souffrit le martyre en y enfilant son pied abîmé, sans parler de marcher avec.

Ils ne me laisseront jamais sortir d’ici quand ils me verront boiter comme ça.