Et on le lui aurait interdit si l’hôpital n’avait pas eu pour politique d’accompagner en fauteuil roulant jusqu’à leur taxi les patients qui partaient. Au dernier moment, sœur Carmody lui donna une paire de béquilles.
— Ordre du docteur. Il veut que vous évitiez l’appui sur votre pied. Et voici quelque chose pour le voyage. (Elle lui tendait un paquet entouré de papier d’emballage.) De la part de nous tous. Écrivez pour dire comment vous allez.
— Je le ferai, mentit Mike.
Et il demanda au chauffeur du taxi de le conduire à la gare Victoria. En chemin, il ouvrit le paquet. C’était un recueil de mots croisés.
Il grimpa dans le premier train en partance pour Douvres et, dès son arrivée, s’en fut chez un prêteur sur gages troquer les boutons de manchette et le manteau pour quatre livres. Il aurait bien vendu les béquilles, mais elles s’étaient révélées précieuses, lui permettant d’obtenir une place assise dans une rame pleine à craquer. Avec un peu de chance, elles convaincraient aussi le chauffeur du bus de laisser descendre Mike à hauteur de la plage.
S’il parvenait à découvrir où se trouvait l’arrêt du bus. Personne ne semblait au courant, pas même le chef de gare. Ni le prêteur sur gages. Mike se creusait la tête. Dans les hôtels, on saurait. Il connaissait leur emplacement, grâce à la carte de Douvres qu’il avait mémorisée, des mois plus tôt, à Oxford, mais ils étaient tous trop éloignés pour s’y rendre à pied avec sa blessure. Il héla un taxi, se battit avec ses béquilles pour les glisser dans l’habitacle, et s’assit sur le siège arrière.
— On va où, mon pote ? demanda le chauffeur.
— L’hôtel Imperial. Non, attendez. (Cet homme saurait d’où les bus partaient.) J’ai besoin de prendre le bus pour Saltram-on-Sea.
— Aucun bus n’y va. Depuis juin. L’accès de la côte est interdit.
— Interdit ?
— À cause de l’invasion. Zone interdite. Aucun civil n’y pénètre, à moins d’y habiter ou de présenter un sauf-conduit.
Bon Dieu de bon Dieu !
— Je suis correspondant de guerre, annonça Mike en montrant sa carte de presse. Combien ça coûterait si vous me conduisez à Saltram-on-Sea ?
— Je peux pas, mon pote. J’ai pas assez de coupons d’essence pour faire autant de kilomètres, et même si je les avais la route de la côte est bourrée de cailloux. Mes pneus doivent tenir jusqu’à la fin de la guerre.
— Alors, où peut-on louer une voiture ?
Le chauffeur y réfléchit un moment avant de proposer :
— Je connais un garage qui pourrait en avoir une.
Et il l’y emmena.
Au garage, on ne disposait pas du moindre véhicule.
— Chez Noonan, suggérèrent-ils, juste en haut de la rue.
C’était beaucoup plus loin que ça. Quand Mike y parvint, il était vraiment content de ne pas avoir vendu ses béquilles.
Le garagiste était absent.
— Vous le trouverez au pub, lui déclara un garçon de dix ans maculé de cambouis.
Plus facile à dire qu’à faire. Le pub était aussi bondé que la Lady Jane au retour de Dunkerque. Mike ne réussirait jamais à traverser cette cohue avec ses béquilles. Il les déposa à l’entrée et fendit en boitant la masse des ouvriers, soldats et pêcheurs. Ils discutaient tous de l’invasion.
— Ça va nous tomber d’ssus c’te semaine, affirmait un gros bonhomme au nez rouge.
— Non, ils vont d’abord ramollir Londres un peu plus, soutenait son ami. Ça prendra encore au moins une quinzaine.
Son voisin le plus proche acquiesça.
— Ils enverront des espions pour tâter le terrain.
Lequel était le garagiste ?
— Excusez-moi, intervint Mike. Je cherche le propriétaire du garage, juste à côté. J’ai besoin de louer une voiture.
— Une voiture ? corna l’obèse. Z’êtes pas au courant qu’on est en guerre ?
— Pourquoi voulez-vous louer une voiture ? interrogea son ami.
— Je dois me rendre à Saltram-on-Sea.
— Pour quoi faire ?
Il le regardait avec méfiance, et son compagnon demanda, les yeux étrécis :
— Vous venez d’où ?
Ah ! bon Dieu ! ils le prenaient pour un espion !
— Des États-Unis.
— Un Amerloque ? renifla l’homme. Quand c’est que vous déclarez la guerre, vous autres ?
Et un minuscule individu, l’air tout timide sous son chapeau melon, lança d’un ton belliqueux :
— Vous attendez quoi, sacré nom d’un chien ?
— Si vous pouviez juste m’indiquer où est le propriétaire du garage…
— L’est là derrière, au bar, lâcha le gros bonhomme, le pointant du doigt. Harry ! Cet Amerloque veut te causer pour une location de bagnole.
— Dis-lui d’essayer chez Noonan.
— Je l’ai déjà fait ! cria Mike.
Peine perdue, le garagiste s’était retourné face au bar.
C’était sans espoir. Mike devrait tenter de se faire prendre en stop par un fermier. M. Powney est peut-être en ville, en train d’acheter un autre taureau ? Il se dirigea vers la porte et ses béquilles.
— Attendez un peu ! lança l’obèse en désignant le pied de Mike. Comment vous avez attrapé ça ?
— Un Stuka. À Dunkerque.
Et Mike sentit soudain l’hostilité s’évanouir de la salle.
— Quel navire ? demanda le petit homme au chapeau melon, qui avait abandonné sa posture agressive.
Le garagiste quittait le bar et s’approchait.
— La Lady Jane. Ce n’était pas un navire. C’était une vedette.
— Elle est revenue ?
— De mon voyage, oui, mais pas du suivant, commença d’expliquer Mike.
Mais ils le bombardaient déjà de questions.
— C’est une torpille qui l’a coulée ?
— Combien d’hommes vous avez ramenés ?
— Vous y étiez quand ?
— Vous avez vu le Lily Belle ?
— Laissez-le parler ! cria le garagiste. Et donnez-lui une bière. Et un siège, bon sang ! Ah ! c’est brillant, forcer un héros de Dunkerque à rester debout sans même lui offrir un verre !
Quelqu’un lui avança un banc, et quelqu’un d’autre un verre de bière.
— Alors, vous rentrez chez vous ? demanda l’obèse.
— Oui. Je viens de sortir de l’hôpital.
— J’aimerais bien vous aider, dit le garagiste, mais tout ce que je possède, c’est une Morris sans son carburateur et une Daimler sans magnéto, et aucun moyen de me procurer l’un ou l’autre.
— Il peut emprunter ma voiture, proposa le minuscule individu qui s’était révélé si querelleur. Attendez-moi.
Quelques minutes après, il était de retour avec une Austin.
— Voici la clé de contact. Il y a un bidon de secours dans le coffre si jamais vous tombez à court d’essence. (Il regarda le pied de Mike d’un air sceptique.) Vous êtes certain de pouvoir appuyer sur les pédales ?
— Oui, assura Mike en hâte, de peur qu’il lui offre de le conduire. Je peux vous payer l’essence. Et la location.
— Ah ! n’y pensez même pas ! Les papiers sont dans la boîte à gants, au cas où vous devriez les montrer à un contrôle. Laissez la voiture ici, au pub, quand vous reviendrez.
Je ne reviendrai pas, se dit Mike, qui éprouvait un sentiment de culpabilité.
— Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans vous. Vous me sauvez la vie.
— N’en parlons plus. (Il tapota le capot de l’Austin.) J’y étais, moi aussi. À Dunkerque. Sur le Marigold.
Il regagna le pub. Mike posa ses béquilles sur le siège arrière, s’installa et démarra, vouant une éternelle reconnaissance au petit homme qui n’était pas resté pour le regarder tenter de faire avancer la voiture ou se battre avec le levier de vitesses.