Il ne me l’aurait jamais prêtée s’il avait assisté à ça, songeait-il, tressautant d’embardée en embardée sur la route de la côte. J’aurais dû prendre des leçons de conduite, comme Merope.
Il roula vers le sud, surveillant les plages qu’il dépassait. S’il avait bien été un espion, son rapport aurait découragé Hitler. Le littoral se hérissait de fil de fer barbelé, de pieux taillés en pointe, de pylônes en béton et de grandes pancartes annonçant : « Cette zone est minée : vous entrez à vos risques et périls. » Il espérait qu’ils n’avaient pas miné la plage à Saltram-on-Sea, ni dressé d’obstacles tels qu’il en apercevait alors qu’il approchait de Folkestone.
Il y eut un contrôle là-bas, et un autre à Hythe, tous deux tenus par des gardes en armes qui l’interrogèrent et examinèrent ses papiers avant de le laisser passer.
— Avez-vous vu des étrangers suspects sur la route ? lui demandèrent-ils au deuxième barrage et, quand il eut répondu par la négative, ils ajoutèrent : Si vous remarquez des personnes non autorisées sur une plage, ou dont le comportement vous paraît douteux, le genre qui pose des questions ou prend des photos, contactez les autorités.
Voilà pourquoi l’équipe de récupération n’est pas venue, se disait Mike tout en conduisant. Parce que Badri n’a pas réussi à trouver un point de chute. Depuis Dunkerque, la côte tout entière grouillait de soldats, de garde-côtes, d’avions de reconnaissance. De plus, chaque fermier, chaque chauffeur, chaque pilier de bistrot surveillaient les parachutistes et les espions. Il n’y avait aucune chance que l’équipe ait pu traverser dans la zone interdite, où que ce soit, sans se faire repérer, et s’ils avaient traversé à l’extérieur de la zone, ils auraient rencontré les mêmes problèmes que lui pour se rendre à Saltram-on-Sea. Pas étonnant qu’ils ne l’aient pas encore retrouvé.
Je n’ai pas modifié le futur, exulta-t-il. Nous n’avons pas perdu la guerre à cause de moi. Et si je parviens au site sans rien changer d’autre, je rentrerai libre à la maison.
Si j’arrive à descendre à la plage, corrigea-t-il après un regard aux falaises de craie, qui s’élevaient de kilomètre en kilomètre. Point positif, les militaires comptaient apparemment sur ces falaises pour arrêter les tanks. Les seules défenses sur les plages en contrebas consistaient en fil de fer barbelé doublé de deux rangées de pieux.
Il avait commencé à pleuvoir juste après Hythe. À travers le pare-brise, Mike scrutait la route blanche et l’océan gris qu’il apercevait brièvement derrière les falaises, en quête de repères qu’il pourrait reconnaître. La route s’écarta de nouveau de la Manche puis s’en rapprocha tandis qu’elle montait. Mike ne devait plus être loin…
C’était là. On grimpait au sommet d’une petite colline d’où l’on découvrait tout le versant qui menait à Saltram-on-Sea, et la côte au-delà. Mike gara son véhicule sur l’herbe et sortit, affichant une mine renfrognée à destination de quiconque serait en train de l’observer, avant de claquer la porte avec colère. Il souleva le capot et se pencha dessous. Il aurait aimé savoir comment faire jaillir de la vapeur pour produire l’effet d’une surchauffe, mais il n’avait pas la moindre idée du fonctionnement d’un moteur à essence et il ne voulait pas risquer une panne réelle.
Il simula quelques ajustements puis, comme s’il était excédé, administra une gifle brutale à l’aile de la voiture, clopina jusqu’au bord de la falaise, regarda d’un air dégoûté la Manche grise, le ciel gris, et enfin la plage en bas. Malgré une saillie pointue de l’escarpement qui lui masquait le point de transfert, il voyait presque tout le reste de la plage. Mêmes pieux et fils de fer barbelés, mais pas de nids de mitrailleuse, pas de gardes postés, pas de barbelés coupants. Parfait.
À moins que la plage ne soit minée. Cependant le site n’était pas éloigné de la paroi de la falaise, et on aurait probablement enfoui les mines à proximité de la ligne d’eau, ou entre les fossés antichars. On s’attendait à une invasion depuis la plage, pas depuis la terre.
Le vent soufflait fort au sommet de la colline. Debout dans le crachin humide, Mike se refroidissait. Il releva le col de sa veste, regrettant d’avoir vendu son manteau. Surtout si la fenêtre de saut tardait à s’ouvrir. Mais cela ne se produirait pas. Le bon point avec ces barbelés et ce temps misérable, c’est qu’il n’avait pas besoin de s’inquiéter de la présence de quelqu’un dehors, y compris des gardes-côtes. Et s’il y avait des bateaux là-bas, dans cette houle impétueuse, ce dont il doutait, leurs équipages auraient les yeux fixés sur la Manche, pas sur la plage. Mike aurait donc le champ libre.
S’il pouvait atteindre le site. Il avança un peu plus loin afin de dégager sa perspective, mais l’éperon la bouchait encore. Il revint à la voiture, s’y installa, fit semblant de tester un démarrage, puis sortit derechef et boita le long de la route comme s’il cherchait une maison où il pourrait demander de l’aide. Quand il jugea qu’il avait dépassé le ressaut de l’escarpement, il clopina de nouveau vers le bord de la falaise.
On découvrait clairement le point de saut depuis cet endroit. Mike voyait les deux flancs dentelés du rocher jaillir du sable. Et entre les deux, au milieu, pile au sommet du site, un canon d’artillerie de 152 mm.
Londres, octobre 1940
Et le parc fut soudain envahi d’églantiers et de ronces, si mêlés que personne, à l’avenir, ne pourrait plus y entrer.
Bouleversée, Polly dévisageait Doreen, sanglotant au milieu de la station de métro fourmillante, indifférente aux gens qui les poussaient pour passer.
— Bombardée ? répéta-t-elle.
Marjorie est morte. Voilà pourquoi elle n’a prévenu personne de son départ.
— Et le pire…, essaya d’ajouter Doreen à travers ses larmes. Oh ! Polly, elle est restée sous les décombres pendant trois jours avant qu’ils la trouvent !
Le pauvre corps mutilé de Marjorie avait attendu là-bas pendant trois jours. Parce que personne ne savait qu’elle était là. Parce que personne ne savait même qu’elle avait disparu.
— Mais sa logeuse disait qu’elle était partie, qu’elle avait emporté ses affaires. Pourquoi… ?
— Je l’ignore. Je le lui ai demandé, mais elle a répondu qu’on ne l’autorise pas à rendre visite à Marjorie.
— On ne l’autorise pas… Elle est vivante ? s’exclama Polly, attrapant les deux bras de Doreen. Où est-elle ?
— À l’hôpital. Mme Armentrude – c’est sa logeuse –, dit qu’elle est très mal en point… Son ventre…
Seigneur ! elle a des lésions internes.
— Mme Armentrude dit qu’elle a une rupture de la rate…
Polly sentit renaître l’espoir. Une rupture de la rate se soignait, même en 1940.
— A-t-elle parlé d’infection ?
Doreen secoua la tête.
— Non… Elle s’est cassé les côtes et… et… le bras !
Et la jeune femme s’effondra complètement.
On ne mourait pas d’une fracture du bras, quel que soit le siècle, et si une péritonite n’avait pas compliqué le tableau clinique Marjorie pourrait s’en sortir.
— Tenez, ma chère, disait Mlle Laburnum qui tendait à Doreen un mouchoir au liseré de dentelle. Mlle Sebastian, voulez-vous que j’aille à la cantine chercher une tasse de thé pour votre amie ?