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— Ce n’est pas la peine, je vais bien, déclara Doreen, qui s’essuyait les joues. Je suis désolée. C’est juste que je trouve si terrible d’avoir prétendu qu’elle avait filé, et qu’elle nous plantait le bec dans l’eau, alors que pendant tout ce temps…

Elle se remit à pleurer.

— Tu ne savais pas, la réconforta Polly.

Nous aurions dû savoir. J’aurais dû savoir qu’elle ne serait jamais partie à Bath sans me prévenir, qu’elle ne m’aurait jamais laissée tomber après avoir promis de me couvrir…

— C’est ce que dit Mlle Snelgrove, renifla Doreen. Que ce n’est la faute de personne. Que même si nous avions appris que Marjorie était toujours à Londres, nous n’aurions pas su où elle était. J’ignore ce qu’elle fabriquait à Jermyn Street. Elle devait être en route pour la gare quand le raid a commencé.

Mais Jermyn Street n’est pas du tout près de la gare de Waterloo. C’est dans la direction opposée.

— Vous imaginez ça ? Vous croyez que vous serez bientôt en sécurité loin de Londres, et alors… (Ses pleurs redoublèrent.) J’aimerais tant que nous puissions l’aider, mais Mme Armentrude dit qu’ils n’autorisent aucune visite.

— Vous pourriez envoyer des fleurs, suggéra Mlle Laburnum. Ou de belles grappes de raisin.

— Quelle bonne idée ! s’exclama Doreen, retrouvant le sourire. Marjorie aime beaucoup le raisin. Ah ! Polly, elle va guérir, n’est-ce pas ?

— Bien sûr que oui, intervint Mlle Laburnum, et Polly la gratifia d’un coup d’œil reconnaissant. Elle est entre d’excellentes mains, désormais, et il ne faut pas vous inquiéter. Les docteurs accomplissent des merveilles. Pourquoi ne pas rester ici avec nous dans l’abri pour cette nuit ?

— Je ne peux pas, merci, répondit Doreen avant de se tourner vers Polly. Mlle Snelgrove m’a demandé d’avertir tout le monde, et Nan n’est pas encore au courant. Je dois la trouver et le lui annoncer.

— Mais c’est impossible ! s’affola Polly. L’alerte va démarrer d’une minute à l’autre, et tu n’as rien à faire en plein raid !

— Ça ira. D’habitude, Nan est à Piccadilly. (Doreen regardait d’un œil vague les affichages peints sur les murs.) Est-ce que la Piccadilly Line passe par ici ?

— Il faut prendre la District en direction d’Earl’s Court. Il y a une correspondance. Je viens avec toi. Mademoiselle Laburnum, prévenez sir Godfrey que je suis allée aider une amie à chercher quelqu’un.

— Mais nous devions répéter la scène du naufrage, ce soir. Sir Godfrey sera très mécontent.

Elle avait raison. Il s’était attribué le rôle du maître d’hôtel, en plus de celui de metteur en scène, et il invectivait tout le monde, y compris Nelson. Si elle manquait une répétition…

— Non, non, il est inutile que tu m’accompagnes. Je vais beaucoup mieux, maintenant. Merci à vous deux.

Doreen restitua son mouchoir à Mlle Laburnum et se dépêcha de partir.

— Quelle horreur ! compatit Mlle Laburnum en la regardant s’éloigner. Un piège pareil, et personne ne sait où vous êtes. Il ne faut pas vous en vouloir, mademoiselle Sebastian. Ce n’était pas votre faute.

Bien sûr que si. J’aurais dû deviner que quelque chose allait de travers, mais j’étais trop préoccupée par mon propre sort, à me demander s’il y avait eu contact ou non avec l’équipe de récupération. Je suis tellement désolée, Marjorie.

Elle se rendit à l’hôpital le matin suivant, mais tout ce qu’elle apprit fut que l’état de la patiente était « stationnaire », et qu’elle ne serait pas en mesure de recevoir de visites avant « un certain temps ».

— Mlle Snelgrove réussira peut-être à obtenir plus d’informations des docteurs, dit Doreen, qui faisait tourner une carte à signer avec des plaisanteries du genre : « Hitler 0 – Marjorie 1 ».

Étant donné les manières fort peu charmantes de leur chef de service, Polly éprouvait quelques doutes mais, quand elle revint, Mlle Snelgrove avait fait le plein de renseignements. On avait enlevé la rate de Marjorie sans problème, il ne semblait pas y avoir d’autres dommages en dehors du bras et de quatre côtes cassées, et on s’attendait à une guérison complète, même s’il faudrait au moins une quinzaine de jours avant que la jeune femme soit en état de retourner travailler. Elle avait perdu beaucoup de sang.

— Elle était sous plus d’un mètre de décombres, raconta Mlle Snelgrove. Les secours ont mis près d’une journée à la dégager après sa localisation. Elle a d’ailleurs eu de la chance qu’on la trouve. La maison était marquée « vide » dans les registres de l’ARP. La vieille dame qui en était propriétaire l’avait fermée. Elle était partie pour la campagne au début des bombardements…

Que faisait donc Marjorie dans une maison abandonnée ?

— … si bien que les sauveteurs n’avaient cherché personne. Si, pendant une de ses rondes, un préposé à la Défense passive ne l’avait pas entendue appeler, sous un pan de mur effondré… (Mlle Snelgrove hocha la tête.) Elle a eu beaucoup de chance. Une profonde embrasure de porte l’a protégée.

Comme le point de transfert. Polly n’avait pas oublié cette nuit où les bombes pleuvaient autour d’elle. Si le mur s’était effondré sur le passage, personne n’aurait jamais su qu’elle se trouvait là.

— Vous ont-ils permis de la voir ? demanda Sarah Steinberg.

On l’avait fait descendre pour remplacer Marjorie.

— Non, elle est encore trop fatiguée pour recevoir des visites. J’ai donné à la surveillante vos raisins et votre carte, et elle a promis de les lui transmettre.

— Vous êtes certaine qu’elle va se rétablir ? interrogea Doreen.

— Absolument. Elle est entre d’excellentes mains, et ça ne sert à rien de s’inquiéter. Restons concentrées sur les tâches à notre portée.

La semaine suivante, Polly s’y essaya : se concentrer sur la vente de bas, sur l’emballage des paquets, sur son texte qu’il fallait apprendre ainsi que ses déplacements sur la scène… Mais elle continuait d’imaginer Marjorie ensevelie sous les décombres : terrorisée, perdant son sang, attendant que quelqu’un, n’importe qui, vienne la sortir de là. Si elle avait perdu conscience ou la capacité d’appeler de l’aide, elle y serait encore, et personne n’aurait jamais su ce qui lui était arrivé.

— Lady Mary ! rugit sir Godfrey. C’est votre réplique !

— Excusez-moi.

Elle débita sa tirade.

— Non, non, non ! vociféra sir Godfrey. Vous vous croyez à un pique-nique ? Vous avez fait naufrage. Votre vaisseau avait infléchi son cap, et personne n’a la moindre idée de l’endroit où vous avez abouti. Maintenant, essayez à nouveau.

Elle essaya, mais son esprit ruminait les mots de sir Godfrey : « Personne n’a la moindre idée de l’endroit où vous avez abouti. »

Ils avaient pensé que Marjorie était partie à Bath alors qu’elle était ensevelie sous un mur de Jermyn Street. La même chose pouvait-elle s’être produite pour Polly avec l’équipe de récupération ? Avaient-ils vu ou entendu quelque chose qui les avait mal orientés quant à l’endroit où la trouver ? La cherchaient-ils sur Regent Street, ou à Knightsbridge ? ou dans une autre ville ?

Mais elle n’avait pas disparu sans dire où elle se rendait, à l’instar de Marjorie, et aucune tempête n’avait dévié son cap. Elle se trouvait exactement là où elle avait dit au labo – et à Colin – qu’elle serait : elle travaillait dans un grand magasin sur Oxford Street et dormait dans une station de métro qui n’avait jamais été bombardée. Et Doreen l’avait rejointe à Notting Hill Gate pour l’informer de l’accident de Marjorie, ce qui prouvait qu’on savait, chez Townsend Brothers, comment la retrouver si l’équipe de récupération demandait de ses nouvelles. Et il s’agissait de voyage dans le temps…