Выбрать главу

— Nul, nul, nul ! fulmina sir Godfrey.

Polly se précipita à sa place mais, cette fois-ci, il s’en prenait aux autres membres de la troupe.

— Vos chances d’être secourus sont presque réduites à zéro. Vous êtes loin des voies de navigation, et quand la rumeur de votre disparition atteindra l’Angleterre il est pratiquement sûr qu’on vous tiendra pour morts.

Tenus pour morts. Et si, plutôt que de la croire ailleurs, l’équipe la supposait morte ? Quand Doreen lui avait parlé de Marjorie, Polly avait d’abord pensé qu’elle était morte. En découvrant les ruines de Saint-George, elle avait pensé que sir Godfrey et les autres avaient été anéantis. Ils l’avaient présumée morte, eux aussi. Sir Godfrey avait demandé aux sauveteurs de creuser pour la chercher. Et si l’équipe, arrivée à ce moment-là, avait appris par le pasteur qu’elle était morte ? ou alors si…

— Mademoiselle Laburnum, chuchota-t-elle. Quand Saint-George a été détruite, avez-vous…

— Lady Mary, avez-vous un commentaire à faire sur cette scène ? s’enquit sir Godfrey d’un ton lourdement sarcastique.

— Non, pardonnez-moi, sir Godfrey.

Commejevenaisdeledire…, déclara sir Godfrey, appuyant sur chaque mot, à ce stade, seuls le maître d’hôtel, Crichton, et lady Mary (il la fusilla du regard) ont compris la gravité de la situation, et c’est ce qui produit l’humour, pour ce qu’il vaut, dans cette scène. Lady Agatha, venez ici. (Il prit Lila par le bras et la déplaça au bout du quai.) lord Brocklehurst, vous êtes assis là, devant elle, sur le sable.

Polly profita du repositionnement des acteurs pour interroger Mlle Laburnum.

— Pendant ma disparition, le pasteur a-t-il envoyé mon nom aux journaux pour qu’il figure parmi la liste des victimes ?

Mlle Laburnum secoua la tête.

— Mme Wyvern pensait que notre devoir était d’envoyer un avis de décès, murmura-t-elle, mais sir Godfrey ne voulait pas en entendre parler. Il…

— Mary ! tonna le metteur en scène. Si cela ne vous dérange pas trop, j’aimerais répéter ce tableau avant la fin de la guerre.

— Désolée.

Ils recommencèrent la scène. Polly se forçait à se concentrer sur son texte et sur ses emplacements pour ne pas s’attirer de nouveau les foudres de sir Godfrey mais, dès la répétition finie, elle s’engouffra dans le métro et se rendit à la bibliothèque de Holborn afin d’y étudier les journaux de l’époque. Mme Wyvern n’avait peut-être pas informé l’administration de sa mort, mais cela ne prouvait pas que l’officier responsable de l’incident – ou l’un des gardes de l’ARP – ne l’avait pas fait. On pouvait aussi avoir mentionné son nom dans le récit de la destruction de l’église. Et si l’équipe de récupération avait vu : « Polly Sebastian, tuée sous le feu ennemi » dans le Times

Hélas ! le moins vieux des journaux disponibles à la bibliothèque datait de trois jours.

— Vous n’avez pas de numéros plus anciens ? demanda Polly à la bibliothécaire.

— Non, répondit-elle d’un air contrit. Des enfants sont passés il y a quelques jours pour la collecte des vieux papiers.

Polly devrait se rendre au bureau du Times. Mais quand ? Les archives du journal n’ouvraient pas le dimanche, son seul jour de repos, et sa pause-déjeuner n’était pas assez longue pour lui permettre d’aller jusqu’à Fleet Street et d’en revenir. Et Polly n’osait pas appeler de nouveau en prétendant qu’elle était malade. Mlle Snelgrove s’était convaincue que toute personne qui lui réclamait un répit s’apprêtait à décamper comme Marjorie.

Cependant, il fallait qu’elle voie cette liste des victimes. Après la répétition de la nuit suivante, elle emprunta un mouchoir à Mlle Laburnum et le Times de sir Godfrey afin d’y trouver un avis de décès qu’elle pourrait utiliser, et attendit le vendredi soir où, avec un peu de chance, les raids sur Clerkenwell empêcheraient Mlle Snelgrove d’arriver au travail à l’heure le lendemain matin.

Ce fut ce qui se produisit. Polly attrapa le mouchoir et monta en courant jusqu’au bureau du personnel demander à M. Witherill si elle pouvait s’absenter pour la matinée.

— Je souhaite assister à l’enterrement de ma tante.

— Vous devez obtenir l’autorisation de votre chef de service.

— Mlle Snelgrove n’est pas là.

Il lança un coup d’œil à sa secrétaire, qui hocha la tête.

— Elle a téléphoné pour prévenir que sa ligne de métro ne fonctionnait pas, et qu’elle allait tenter de prendre un bus.

— Ah ! votre tante, disiez-vous ?

— Oui, monsieur. Ma tante Louise. Elle s’est fait tuer dans un raid.

Elle se tamponna les yeux avec le mouchoir.

— Mes condoléances. Quand ont lieu les obsèques ?

— À 11 heures, à l’église Saint-Pancras.

Si M. Witherill – ou plus probablement Mlle Snelgrove – vérifiait les avis de décès, il trouverait : « Mme James (Louise) Barnes, âgée de 53 ans, église de Saint-Pancras, 11 h, ni fleurs, ni couronnes. »

— D’accord, mais je veux que vous reveniez dès la fin de la cérémonie.

— Oui, monsieur, je n’y manquerai pas.

Polly descendit en courant dire à Doreen où elle partait et la prier d’indiquer à quiconque se renseignerait à son sujet qu’elle serait de retour à 13 heures. Elle prit le métro pour Fleet Street, et marcha rapidement jusqu’au bureau du Times. Elle espérait que l’accès des archives serait autorisé à tout le monde.

C’était le cas. Elle demanda les éditions du matin et du soir du 20 au 22 septembre et fut sidérée de se voir remettre les exemplaires originaux mais, bien sûr, il n’y avait pas encore de copie numérique, ni même de microfilms. Elle compulsa les larges feuilles, en quête des avis de décès, et les lut un à un : « Joseph Seabrook, 72 ans, tombé sous le feu ennemi. Helen Sexton, 43 ans, morte soudainement. Phyllis Sexton, 11 ans, morte soudainement. Rita Sexton, 5 ans, morte soudainement. »

Le nom de Polly ne figurait sur aucune des listes, et l’article du journal consistait en un bref paragraphe intitulé : « Aimée de tous et réduite en miettes : une église du XVIIIe siècle. » Pas un détail, pas de photo, pas même le nom de l’église.

Parfait. Polly rapporta les journaux au bureau et poursuivit ses vérifications au Daily Herald avec les articles qui parlaient de Saint-George : « Quatrième église historique détruite par la Luftwaffe, mais les Britanniques résistent au découragement », et les avis de décès. Son nom n’apparaissait nulle part, et pas plus dans le Standard, lequel était le dernier qu’elle puisse vérifier. Il faudrait qu’elle revienne contrôler les autres journaux plus tard.

Elle retourna en vitesse chez Townsend Brothers, s’arrêtant chez Padgett’s pour appliquer un peu de rouge autour de ses yeux dans le salon de toilette des dames et asperger d’eau ses cils, ses joues et son mouchoir. Cela s’avéra une bonne précaution. Mlle Snelgrove était arrivée et, de toute évidence, elle ne croyait pas que Polly ait assisté à des obsèques.

Colin ne croirait pas davantage que je suis morte, même s’il lisait mon avis de décès. Colin refuserait de laisser tomber. Il insisterait pour qu’ils continuent à chercher tout comme sir Godfrey l’avait fait.