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Alors, où sont-ils ? se disait-elle tandis qu’elle notait ses ventes et attendait le départ de Mlle Snelgrove pour demander à Doreen si quelqu’un l’avait réclamée pendant son absence. Pourquoi tardent-ils ? Quatre semaines avaient passé depuis que le site ne fonctionnait plus, et cinq semaines depuis la date où elle aurait dû s’enregistrer.

Elle dut patienter bien après la sonnerie de fermeture avant de parler à Doreen. Laquelle lui apprit que personne n’était venu et voulut discuter de la santé de Marjorie.

— Quand Mlle Snelgrove dit qu’elle ne sera pas assez rétablie pour recevoir des visites pendant au moins quinze jours, est-ce que cela signifie que son état s’aggrave ? Qu’en penses-tu ?

— Que non, bien sûr que non, mentit Polly.

— Je l’imagine sans cesse engloutie sous ces décombres, et nous on ignorait ce qui lui arrivait, et on croyait qu’elle était en sécurité à Bath pendant que, tout ce temps… Je me sens si coupable de ne pas avoir deviné qu’elle était en danger !

— Tu n’avais aucun moyen de le savoir.

Ces mots semblèrent rassurer Doreen. Elle alla couvrir son comptoir, mais Polly ne bougeait pas, perdue dans ses pensées.

Aucun moyen de le savoir.

Et si les points de divergence, pas plus que la présumée mort de Polly, ni aucune des hypothèses qu’elle avait envisagées, ne causaient le retard de l’équipe ? Et si le labo ignorait simplement qu’il fallait lui envoyer une équipe de récupération ? Et que quelque chose était allé de travers ?

Tout comme j’ignorais que Marjorie gisait sous des décombres.

Le labo avait été débordé par les récupérations, les sauts et les changements de programmes, et M. Dunworthy avait été lui aussi très occupé, avec ses rendez-vous et ses voyages à Londres. Et s’ils avaient tous été si absorbés qu’ils avaient oublié qu’elle devait donner sa position ? ou si quelque chose était arrivé à Michael Davies à Douvres ou à Pearl Harbor, obligeant tant de monde à se mobiliser sur sa récupération que toutes les autres avaient été mises en attente ?

Si c’était le cas, ils ne découvriraient pas l’absence de Polly avant le dernier jour prévu pour son retour. Ce qui signifiait qu’ils seraient là le 22 octobre. Il ne restait donc plus à l’historienne que quelques jours à tenir.

Non, elle omettait Colin. Quels que soient les motifs de distraction, lui n’aurait pas négligé Polly. Il aurait harcelé le labo jour après jour, demandé à savoir si elle s’était manifestée. Et, en constatant que tel n’était pas le cas, il aurait filé tout droit chez M. Dunworthy.

Ah ! minute, impossible ! On lui avait interdit de mettre les pieds au labo.

Ça ne l’aurait pas retenu. Sauf si Colin lui-même était la cause de l’affolement. Il s’était montré déterminé à partir en mission de façon à pouvoir « rattraper » sa différence d’âge avec Polly. Et s’il avait traversé le filet sans permission pour se rendre aux croisades ou ailleurs et qu’ils avaient envoyé une équipe de récupération le chercher, ou M. Dunworthy lui-même ? Au milieu du chaos qui en aurait résulté, ils auraient complètement oublié Polly ! C’était un scénario plus que probable et, jusqu’au 22, elle se fit du souci pour Colin. Et pour Marjorie.

Le 22 octobre arriva et se termina sans un signe de l’équipe de récupération. Me trouver leur prendra un moment, se dit-elle, faisant fi des lois du voyage temporel et de la piste en miettes de pain qu’elle avait tracée avec tant de minutie. Ils seront ici demain.

Mais ils ne se montrèrent pas le lendemain, ni le 24. Le matin suivant, ils n’étaient toujours pas à la sortie de Notting Hill Gate. J’ai bien fait de ne pas postuler chez Padgett’s, se disait Polly, alors qu’elle croisait le magasin en gagnant Townsend Brothers. C’était ce soir-là qu’il avait été bombardé. L’impact direct d’une HE de cinq cents kilos avait réduit à néant le bâtiment et, comme il avait été touché juste après la fermeture, il n’était pas encore vide et il y avait eu trois morts.

Polly s’arrêta pour jeter un ultime coup d’œil aux colonnes grandioses du magasin, à ses vitrines et à ses mannequins habillés de manteaux de laine et coiffés de feutres à bord mince. « Fin des soldes d’été » proclamait une affiche. « Dernière chance d’acheter à prix cassés. »

Dernière chance tout court, songea Polly, qui se demandait quelles avaient été les victimes. Des clients attardés ? ou des vendeuses obligées de rester pour totaliser leurs reçus dans leur journal de vente ou pour emballer des paquets ?

Je ferais mieux de glisser mon manteau et mon chapeau derrière le comptoir, ce soir, et de prendre le métro plutôt que le bus. À moins que l’équipe ne m’attende quand j’arriverai au travail.

Elle franchit les trois rues qui la séparaient encore de Townsend Brothers. Personne. Où sont-ils ? s’interrogeait Polly, la gorge serrée, tandis qu’elle montait au troisième. Où sont-ils ?

Il y a eu quatre jours et demi de décalage quand j’ai traversé, se dit-elle en dénudant son comptoir. S’ils avaient essayé de traverser le 22 et avaient subi le même décalage, ils ne la rejoindraient pas avant le lendemain soir.

Et que te raconteras-tu après-demain quand ils ne seront toujours pas là ? et le jour suivant ? et la veille de ta date limite ?

Anxieuse, elle jeta un coup d’œil à Doreen et Sarah. Elles discutaient de ce qu’elles feraient après le travail, le soir même. Si seulement je le savais.

Mais elles ne le savaient pas non plus. Elles s’organisaient pour aller voir un film à Leicester Square, mais si Padgett’s avait bien été touché juste après sa fermeture les sirènes se déclencheraient au moment où Doreen et Sarah partiraient. Elles devraient sans doute passer la nuit dans la station d’Oxford Circus.

À moins qu’elles ne soient réduites en miettes en cours de route, ou en rentrant chez elles. Elles ignoraient tout autant que Polly ce qui leur arriverait, ou si elles s’en sortiraient vivantes, et elles avaient deux sources d’inquiétude supplémentaires : la menace de l’invasion, et la peur de perdre la guerre. Et quand on était juive, comme Sarah…

Doreen et Sarah n’ont pas d’équipe de récupération, elles, ni de M. Dunworthy – ou de Colin – pour venir à leur secours, pensa Polly, honteuse. Pourtant, elles se débrouillaient pour ne pas donner prise à l’anxiété ou au désespoir, pour servir gaiement Mlle Eliot alors qu’elle reprochait à Sarah la rupture de stock du magasin en maillots de corps de laine, et Mme Stedman, laquelle avait amené aujourd’hui ses tout-petits, qui n’avaient pas été évacués.

Si les deux filles parvenaient à faire bonne figure, Polly devait pouvoir y réussir aussi. Après tout, n’était-elle pas comédienne ? Tête d’affiche, partageant la vedette avec un acteur anobli, dans une pièce de J.M. Barrie ?

— Courage, lady Mary ! murmura-t-elle.

Et elle s’en fut aider Doreen en la débarrassant des petiots. Elle leur montra comment marchait le système des tubes pneumatiques, puis les emmena – en serrant fort leurs mains minuscules – voir Mlle Snelgrove, à qui elle demanda si l’on avait autorisé les visites à Marjorie, maintenant.