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— J’ai appelé ce matin, mais la surveillante a dit qu’elle était encore trop faible pour recevoir qui que ce soit.

Ce qui ne présageait rien de bon, et c’était sans doute aussi ce que pensait Mlle Snelgrove parce qu’elle ajouta :

— Il faut essayer de ne pas s’inquiéter.

Polly acquiesça, ramena les enfants à leur mère et à une Doreen reconnaissante, et commença de servir Mme Milliken et une série de clientes d’une humeur de chien. L’éprouvante Mme Jones-White fit son apparition, suivie de Mme Aberfoyle et de son pékinois mordeur, puis de la vieille Mlle Rose, tristement célèbre au magasin parce qu’elle faisait déballer le contenu entier de chacun des tiroirs pour finir par ne rien acheter.

— Les gens les plus désagréables de Londres se sont tous donné rendez-vous ici aujourd’hui, chuchota Doreen alors qu’elle se rendait à l’atelier.

— Tu l’as dit, approuva Polly.

Elle emballait les achats de Mlle Gill, qui dans un premier temps désirait qu’on les lui envoie, puis qui avait changé d’avis et décidé de les emporter. À l’heure de la fermeture, Polly terminait à peine quand Mlle Gill avait de nouveau fait volte-face.

— Dieu merci ! s’exclama Doreen quand la sonnerie retentit.

Et elle entreprit de couvrir son comptoir.

Polly enfila son manteau et elle attrapait son chapeau quand Mlle Snelgrove approcha.

— Avez-vous servi Mme Jones-White tout à l’heure ?

— Oui, elle a pris deux paires de bas. Elle souhaitait qu’on les lui envoie.

S’il te plaît, ne m’annonce pas qu’elle a changé d’avis et qu’elle veut elle aussi qu’on lui emballe ses achats !

— Mme Jones-White a décidé qu’elle préférait…

— Ahhh !

Doreen avait poussé un long cri étranglé et, doublant le comptoir de Polly, elle se précipitait vers l’ascenseur.

— Où allez-vous, mademoiselle Timmons ? se fâcha Mlle Snelgrove.

Ce fut sur un ton totalement différent qu’elle s’exclama :

— Oh ! ça alors !

Avant de s’élancer à son tour vers l’ascenseur.

Une jeune femme en sortait. Elle se déplaçait avec raideur, comme si elle souffrait, et elle portait son bras en écharpe. C’était Marjorie.

Londres, le 25 octobre 1940

Voici la Marine… avec l’Armée !

Gros titre d’un article sur l’évacuation de Dunkerque, juin 1940

Marjorie sortit de l’ascenseur et traversa l’étage pour rejoindre Polly, qui était restée figée devant son comptoir.

— Marjorie ! souffla Polly.

Et elle courut vers elle.

Doreen arriva la première.

— Quand as-tu quitté l’hôpital ? demanda-t-elle. Pourquoi n’avoir rien dit ?

Marjorie négligea l’intervention de Doreen.

— Oh ! Polly ! s’exclama-t-elle. Je suis si contente de te retrouver !

Elle était effrayante à voir, si maigre, avec des cernes noirs sous les yeux… Quand Polly la serra dans ses bras, elle sursauta.

— Désolée. J’ai bien peur de m’être cassé quatre côtes.

— Et tu n’as rien à faire ici, la gronda Polly. Tu n’as pas l’air de quelqu’un qu’on aurait dû laisser sortir de l’hôpital.

— Pour le moins, rit Marjorie.

Mais sa voix chevrotait.

Mlle Snelgrove s’approcha.

— Que faites-vous là, Marjorie ? Votre docteur n’aurait jamais dû permettre…

— Il ne l’a pas fait. Je… je suis venue de mon propre chef.

Un peu vacillante, elle porta une main à son front.

— Mademoiselle Sebastian, courez lui chercher une chaise, ordonna Mlle Snelgrove.

Polly s’exécutait quand Marjorie saisit sa manche.

— Non, s’il te plaît, Polly, reste avec moi.

— J’y vais, proposa Doreen.

— Merci, acquiesça Marjorie, qui s’accrochait toujours à Polly.

Doreen partie, elle se tourna vers Mlle Snelgrove.

— Vous serait-il possible de signaler à M. Witherill que je suis ici ? J’avais l’intention de monter au bureau pour lui parler de mon retour, mais je crains de ne pas me sentir…

— Ne vous inquiétez pas, répondit gentiment Mlle Snelgrove. Je peux vous garantir que votre place vous attendra, quel que soit le moment de ce retour. (Doreen apportait la chaise, et Marjorie s’affala dessus.) Et prenez autant de temps qu’il le faudra.

— Merci, mais si je pouvais juste parler à M. Witherill…

— Certainement, ma chère.

Mlle Snelgrove lui tapota la main et se dirigea vers les ascenseurs.

— Que lui avez-vous fait ? dit Doreen, qui la regardait s’éloigner d’un air médusé. Ça fait des semaines qu’elle est d’une humeur massacrante ! (Elle se tourna vers Marjorie.) Tu ne nous as pas raconté ce que tu faisais à Jermyn Street.

— Doreen, pourrais-je avoir un verre d’eau ? réclama Marjorie d’une voix faible. Pardonne-moi de te casser les pieds…

— Je t’apporte ça tout de suite.

Et Doreen détala.

— Ah ! tu n’aurais pas dû venir, s’alarma Polly.

— Il le fallait. (Elle agrippa le bras de son amie.) Je l’ai envoyée chercher de l’eau pour te parler tranquillement. J’étais si inquiète. Tu as eu des ennuis ?

— Des ennuis ?

— Parce que je n’étais pas là pour prévenir Mlle Snelgrove de ton absence, déclara-t-elle, les larmes aux yeux. Je suis tellement désolée. Je ne m’en suis souvenue que ce matin. J’ai entendu deux des infirmières discuter, et la première disait qu’elle avait besoin de s’en aller tôt et demandait à la seconde de la couvrir. Et je me suis dit : Oh non ! j’étais censée couvrir Polly si elle ne rentrait pas à temps lundi. Je suis venue aussi vite que j’ai pu. Il a fallu que je m’échappe en douce de l’hôpital…

— Tout va bien. Il n’y a aucune raison que tu te tracasses. Il ne s’est rien passé.

— Alors, tu es vraiment rentrée à temps travailler ce lundi-là ! (Ses joues retrouvèrent leur couleur, et elle parut si soulagée que Polly n’eut pas le courage de la détromper.) L’idée que Mlle Snelgrove avait pu te virer me désespérait.

Elle aurait adoré ça.

— Non, je ne me suis pas fait virer.

— Et ta mère n’était pas trop mal ?

Polly acquiesça.

— C’est bien. J’avais si peur que tu aies dû rester et que je t’aie laissée tomber.

Toi, me laisser tomber ? C’est moi qui t’ai laissée tomber. Je te croyais partie pour Bath. J’aurais dû savoir que tu ne pouvais pas avoir quitté Londres sans m’informer. J’aurais dû prévenir les autorités que tu avais disparu. J’aurais dû leur demander de reg…

Marjorie secouait la tête.

— Ils n’auraient pas pu me trouver. Je n’avais dit à personne où j’allais.

— Et allais-tu ?

Polly regretta aussitôt sa question. Marjorie avait l’air accablée.

— Ne t’inquiète pas, enchaîna-t-elle en hâte. Tu n’as pas besoin d’en parler si tu n’en as pas envie. (Elle regarda les ascenseurs.) Je ne comprends pas pourquoi Doreen met si longtemps avec l’eau. Je vais voir ce qui la retient.

— Merci. Ta cousine t’a-t-elle retrouvée ?

Polly se figea.

— Ma cousine ?

— Oui. Elle est venue le jour où tu étais partie. Eileen O’Reilly…

Merope. Ils avaient envoyé Merope. Bien sûr. Elle ne connaissait pas seulement Polly, mais aussi la période historique. Mais quelle ironie ! Pendant que Merope la cherchait ici, Polly était à Backbury à sa recherche.