— Elle m’a raconté que vous étiez allées à l’école ensemble.
À l’école.
— C’est vrai. Elle est passée le samedi de mon départ ?
Cela faisait presque quatre semaines.
— Oui. Je lui ai indiqué que tu serais de retour lundi. Elle n’est pas revenue ?
— Non. Qu’a-t-elle dit d’autre ?
— Elle a demandé si tu travaillais là, et j’ai répondu oui, et elle a demandé où elle pourrait te trouver.
— Et alors ?
— Elle était si pressée de te contacter ! Je lui ai appris que tu étais partie rendre visite à ta mère dans le Northumberland.
Et en entendant l’explication que le labo leur fournissait pour couvrir leur disparition en fin de mission, Merope avait dû conclure que Polly était déjà rentrée à Oxford. Voilà pourquoi elle n’était pas revenue lundi.
— Elle m’a donné son adresse, continua Marjorie, mais j’ai peur de l’avoir perdue. Elle était dans l’une de mes poches et, quand ils m’ont secourue, ils ont dû couper mes vêtements à cause de tout le sang… L’infirmière m’a dit qu’ils les avaient bazardés.
— Et tu ne t’en souviens pas ?
— Non, reconnut-elle, et l’accablement crispa de nouveau ses traits. C’était à Stepney. Ou Shoreditch. Quelque part dans l’East End. J’y ai juste jeté un coup d’œil, tu sais. Je pensais te l’apporter lundi matin. Mais je me rappelle où elle travaille.
— Elle travaille ? répéta Polly, stupéfaite.
— Oui. C’est facile parce que c’est ici, sur Oxford Street comme nous. Chez Padgett’s.
— Voilà, fit Doreen qui arrivait en tendant un verre d’eau. Excuse-moi, j’ai dû monter jusqu’à la salle à manger et, quand je leur ai appris que c’était pour toi, ils ont voulu que je leur donne de tes nouvelles. Il faut nous raconter ce qui s’est passé. On croyait que tu avais filé en douce, n’est-ce pas, Polly ? Pourquoi es-tu partie sans…
— Marjorie, l’interrompit Polly, es-tu certaine qu’elle a dit Padgett’s ?
— Oui, elle a dit qu’elle travaillait au…
Elle jeta un coup d’œil en direction des ascenseurs. Mlle Snelgrove et M. Witherill quittaient celui du centre. Ils les rejoindraient dans un instant.
— Elle travaillait au…, pressa Polly.
— Au troisième étage. À la mercerie. Je m’en souviens parce que c’est le même étage que le nôtre et, quand j’ai commencé chez Townsend Brothers, c’est aussi le rayon où je…
— Mademoiselle Hayes, déclama M. Witherill en approchant de Marjorie, au nom de Townsend Brothers, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue.
— Je lui ai promis qu’on maintiendrait son poste jusqu’à ce qu’elle soit prête à revenir, dit Mlle Snelgrove.
Polly s’éloigna furtivement. Elle essayait de trouver une logique à ce que Marjorie venait de lui apprendre. Cela ne pouvait être qu’une couverture. M. Dunworthy n’aurait jamais laissé Merope travailler dans un grand magasin de la liste interdite pendant les quelques jours nécessaires à la localisation de Polly. La jeune femme ne l’avait mentionné que pour établir un lien avec Marjorie, et l’adresse dans l’East End indiquait l’emplacement du nouveau point de saut.
Mais cela n’avait pas de sens. L’East End était tout aussi dangereux que Padgett’s. Et quand Merope s’était aperçue que Polly n’était pas revenue à Oxford, pourquoi n’était-elle pas retournée chez Townsend Brothers ? À moins qu’elle ne fasse pas du tout partie d’une équipe de récupération. À moins que sa propre fenêtre de saut refuse de s’ouvrir, et qu’elle soit venue à Londres pour retrouver Polly, exactement comme Polly était allée à Backbury pour la retrouver. Et lorsqu’elle avait annoncé qu’elle vivait à Shoreditch et travaillait chez Padgett’s, c’était la vérité. Chez Padgett’s, qui avait été frappé – ah ! Seigneur ! ce soir ! Et il y avait eu des victimes !
Il faut que je la trouve et que je la sorte de là, se dit Polly, se dirigeant comme un automate vers l’ascenseur. Hélas ! il était au sixième étage. Elle se retourna pour observer Mlle Snelgrove et M. Witherill. D’un instant à l’autre, ils risquaient de lever le nez et de la voir s’en aller. Elle gagna en vitesse la porte menant à l’escalier, puis descendit à toute allure les trois étages et se précipita dehors.
Il pleuvait dru, mais elle n’avait pas le temps de boutonner son manteau ni même de relever son col. Elle courait tête nue, bousculant les gens qui surgissaient des boutiques, repoussant les parapluies et les clients qui avançaient d’un pas pressé, tête baissée pour se protéger de la pluie, peu attentifs au maintien de leur cap. Si seulement elle avait su par ses recherches l’heure exacte du bombardement de Padgett’s…
Mais je ne pensais pas me trouver encore ici…
Évitant un landau, elle tenta de se rappeler ce qu’elle avait lu sur Padgett’s. Il y avait eu trois victimes parce que le magasin avait été touché tôt, pendant le premier raid. Et le début des raids, ce soir, c’était à 18 h 22. Les sirènes sonneraient d’un instant à l’autre.
Encore deux croisements.
Elle traversa une rue pleine de flaques, et ce fut l’alerte. Les gens commençaient à se diriger vers un abri. Polly zigzagua parmi eux et parvint à l’entrée de Padgett’s. Un portier se tenait sous le porche aux colonnades, et discutait avec une femme et un petit garçon.
— Appelez-moi un taxi sur-le-champ, ordonna la femme.
— Les sirènes ont sonné, madame. Vous et votre fils devriez gagner un abri. Aïe !
Le pied du garçon lui avait percuté le tibia. Polly se précipita sur la porte à tambour et poussa, mais rien ne bougea.
— Désolé, mademoiselle, dit le portier, qui se détournait de la femme. Padgett’s est fermé.
— Mais je dois retrouver une amie, déclara Polly, qui tentait de voir l’intérieur du magasin à travers la porte. Elle…
— Elle sera partie. Et, comme je l’expliquais à cette dame, il faut gagner un abri…
— Je sais, mais je ne cherche pas une cliente. Mon amie est employée ici. Au troisième. Elle…
— Je dois me rendre chez Harrods avant la fermeture, s’entêta la femme.
Le petit garçon prenait son élan pour donner un autre coup de pied. Le portier s’écarta en vitesse et dit à Polly :
— C’est l’entrée du personnel qu’il vous faut.
— Où est-ce ?
— J’insiste pour que vous me trouviez un taxi immédiatement. Mon fils part pour l’Écosse jeudi, et il est essentiel qu’il dispose d’un équipement correct…
Polly ne pouvait pas attendre qu’on lui indique où était l’entrée du personnel. Elle dévala l’un des côtés de l’immeuble, puis le contourna par l’arrière. Des vendeuses sortaient, hésitaient sur le seuil pour estimer l’intensité de la pluie avant d’ouvrir leur parapluie et regardaient avec inquiétude le ciel et les avions, dont le grondement approchait.
— Quel ennui ! s’exclama l’une d’elles alors que Polly les croisait. Je voulais m’acheter une côtelette pour mon thé en rentrant. Maintenant, je suis bonne pour les sandwichs du refuge. Encore une fois. Jamais ils ne prennent une nuit de congé, ces Boches ?
Chez Townsend Brothers, l’entrée du personnel était gardée, mais ça ne semblait pas le cas chez Padgett’s, Dieu merci ! Polly dépassa les vendeuses et leurs parapluies et se faufila à l’intérieur.