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Pour percuter un garde qui se tenait juste derrière la porte.

— Où allez-vous ? interrogea-t-il.

Il fallait qu’elle prétende travailler là.

— J’ai oublié mon chapeau.

Elle se dépêcha de le contourner comme si elle connaissait les lieux. Elle n’apercevait aucun escalier, juste une succession de portes le long d’un vaste couloir. Laquelle menait aux étages supérieurs ?

— Vous, là, attendez ! criait le garde derrière elle.

Alors, la dernière porte à gauche s’ouvrit, révélant une cage d’escalier et deux jeunes femmes qui enfilaient leurs gants. Polly se glissa derrière elles et monta les marches en courant. Au moment où la porte se fermait, elle entendit le garde appeler :

— Hé ! où croyez-vous aller ?

Un bruit de course maladroite lui indiqua qu’il se lançait à sa poursuite. Elle accéléra, dépassa l’entrée de la mezzanine et continua jusqu’au premier. Le garde arriverait d’une seconde à l’autre. Elle ouvrit la porte et fila à travers l’étage, priant pour qu’il soit désert. Il l’était. On avait éteint les lumières et recouvert les vitrines pour la nuit. Polly plongea derrière le comptoir le plus proche et se tint accroupie. L’accès à l’escalier ne tarda pas à grincer. Recroquevillée, sa respiration suspendue, Polly écoutait le bruit des pas qui finirent par battre en retraite. La porte se referma.

Polly attendit une longue minute, l’oreille aux aguets. Elle n’entendait plus rien que le grondement des avions, encore distant, mais qui se rapprochait sans cesse. Elle jeta un coup d’œil à l’ascenseur. Elle pourrait le faire fonctionner – elle avait observé les liftiers chez Townsend Brothers –, mais le cadran au-dessus de la porte indiquait que l’appareil était au rez-de-chaussée. Il n’arriverait pas au premier sans opérateur. Et si elle retournait dans l’escalier et que le garde était monté plus haut, elle lui rentrerait droit dedans.

Elle traversa l’étage. Elle pensait trouver une autre cage d’escalier en face, et ce fut le cas. Elle fonça vers le haut, comptant les niveaux. Un et demi. Deux. Pourquoi Merope n’avait-elle pas eu l’idée de travailler au rez-de-chaussée ?

Le bourdon des avions gagnait en force. Elle espérait que la cage d’escalier amplifiait le vacarme. Sinon…

Deux… deux et demi… Trois.

Elle ouvrit la porte en silence et observa les lieux. Aucun signe du gardien ni de Merope dans l’espace obscur. Le bruit des avions était moins fort ici que dans l’escalier, mais l’affaiblissement était marginal et, loin vers l’est, Polly entendit le sourd éclatement d’une bombe.

Elle entreprit de traverser l’étage, en quête du rayon « Mercerie ».

— Merope ! cria-t-elle. Où es-tu ?

Pas de réponse. Polly se souvint que la jeune femme n’avait pas identifié son nom, ce jour où son amie l’avait appelée, à Oxford. Et si quelqu’un d’autre s’était attardé, il ne connaîtrait pas davantage ce nom.

— Eileen !

Toujours pas de réponse. Elle n’est pas là. Polly courut à travers le rayon « Linge de maison ». Ou alors les avions couvrent ma voix.

— Eileen ! hurla-t-elle de toutes ses forces. Eileen O’Reilly !

Une main attrapa son bras. Polly tournoya, essayant de trouver une excuse à fournir au gardien.

— D’accord, vous avez dit que le magasin avait fermé, mais…

Elle s’arrêta, bouche bée d’étonnement.

Ce n’était pas le gardien. C’était Michael Davies.

Londres, le 25 octobre 1940

Étant donné la situation actuelle, tous les parents dont les enfants sont encore à Londres sont priés de les évacuer sans délai.

Annonce du gouvernement, septembre 1940

— On jurerait que les gens les plus désagréables de Londres ont décidé de faire leurs courses chez Padgett’s aujourd’hui, murmura Mlle Peterson à Eileen qui l’avait rejointe dans la réserve.

Eileen en convint. Elle avait passé tout l’après-midi à servir Mme Sadler et Roland, son insupportable fils, que l’on évacuait tardivement jeudi, en Écosse.

Dommage que ce ne soit pas en Australie !

Elle apportait un énième blazer pour que Roland l’essaie. Il refusa de tendre son bras afin qu’elle puisse lui enfiler la manche et, quand sa mère tourna le dos pour regarder les gilets, il envoya un violent coup de pied dans les tibias d’Eileen.

— Aïe !

— Oh ! vous ai-je cogné ? demanda le garçon d’une voix mielleuse. Veuillez m’en excuser.

Moi qui trouvais Alf et Binnie abominables ! C’étaient des anges comparés à Roland.

— Celui-ci vous convient-il, madame ?

Elle avait enfin obligé l’enfant à endosser le vêtement.

— Ah ! cela tombe beaucoup mieux, mais je ne suis pas sûre de la couleur. L’auriez-vous en bleu ?

— Je vais voir, madame.

Essayant d’oublier sa cheville lancinante, Eileen boitilla jusqu’à la réserve que masquait un rideau. Elle en rapporta un blazer bleu, puis brun, qu’elle dut mettre de force au rebelle Roland.

Pourquoi faut-il toujours que j’aie des gamins malfaisants sur le dos ? Je n’aurais jamais dû consentir à mon transfert de « Mercerie », et tant pis s’ils manquaient de vendeuse.

La raison de ce défaut de personnel au rayon « Vêtements enfants » lui apparaissait maintenant avec une clarté aveuglante.

Quand je serai de retour à Oxford, je n’accepterai plus jamais une mission impliquant des enfants. Même si cela me fait rater le VE Day.

— Ce bleu est beaucoup plus joli, disait Mme Sadler en palpant les revers, mais je crains qu’il ne soit pas assez chaud. Les hivers écossais sont très froids. Auriez-vous quelque chose en laine ?

Les quatre premiers qu’il a essayés.

— Je vais voir, madame.

Et elle repartit pour un voyage à la remise, ruminant : Pourquoi n’ai-je pas d’abord cherché dans les magasins d’en face ? Si elle avait commencé par là, elle n’aurait pas manqué Polly. Son amie n’aurait pas encore quitté Townsend Brothers quand Eileen y serait passée, et elles seraient rentrées à Oxford ensemble. Au lieu de quoi, Polly s’était envolée, et Eileen était coincée chez Padgett’s à servir des psychopathes de six ans jusqu’à ce qu’on vienne à son secours, ou qu’elle ait économisé assez d’argent pour retourner à Backbury.

Elle avait écrit au pasteur sous prétexte de lui annoncer qu’elle avait emmené les enfants à bon port, de façon qu’il sache où elle habitait et puisse l’indiquer à l’équipe de récupération mais, si elle revenait à Backbury, ils n’auraient pas besoin d’aller à sa recherche dans Londres.

Et ce serait plus sûr. Stepney était bombardé en permanence, et Oxford Street avait déjà écopé à deux reprises. La première fois, John Lewis avait été éventré, il ne devait donc pas faire partie des magasins que Polly avait mentionnés. Eileen avait dû confondre avec Leighton’s, qui avait un peu la même consonance, et c’est à cause de Townsend Brothers qu’elle s’était mis dans l’idée que c’était le nom d’un homme. Grâce à Dieu, elle n’avait pas été embauchée chez John Lewis. Mais on n’était en sécurité nulle part, sur Oxford Street. Si elle avait été en chemin vers le métro quand les vitrines du grand magasin avaient explosé…

De toute façon, pour l’instant, elle n’avait pas réussi à économiser assez d’argent pour retourner à Backbury. Il ne lui faudrait pas seulement payer son billet de train, mais aussi ses dépenses quand elle séjournerait là-bas. Parce qu’elle gardait Theodore le soir, et parce que jusqu’ici ils avaient passé toutes leurs nuits dans l’Anderson, Mme Willett ne lui prenait pas de loyer. Mais elle lui faisait payer une pension, et s’y ajoutaient déjeuners et tickets de métro. Eileen devrait travailler encore une quinzaine entière avant de pouvoir envisager de s’en aller.