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Quant à Mme Sadler, on aurait dit qu’elle mettrait autant de temps à se décider pour un blazer !

— Non, j’ai peur que celui-ci ne soit pas non plus assez chaud. Vous n’avez rien de plus épais ? Du tweed, peut-être ?

Eileen partit de nouveau en quête, priant pour que la cliente se prononce afin que ses achats puissent être inscrits sur le livre de comptes avant la fermeture de Padgett’s. Les raids avaient commencé de plus en plus tôt au fil de la semaine, et la route était longue jusqu’à Stepney. Si elle était forcée de rester à Londres, Theodore devrait rester, lui, chez la voisine de Mme Willett, à qui on ne pouvait se fier pour l’emmener dans l’Anderson. Deux nuits auparavant, Eileen avait dû dormir dans l’abri de Padgett’s et, quand elle était rentrée, Theodore lui avait raconté qu’il avait passé la nuit à jouer aux cartes dans la cuisine de Mme Owens.

— Elle m’apprend le gin-rami, déclara fièrement le garçon. Quand ça barde trop, on se cache dans le placard sous l’escalier.

Quand Eileen avait exigé des explications, Mme Owens avait répondu :

— Ce placard est plus sûr qu’un petit bout de tôle, je me fiche de ce que prétend le gouvernement.

Eileen espérait que la mère d’Alf et de Binnie se montrait moins cavalière en matière de refuges. Whitechapel était bombardé presque toutes les nuits. Pourvu qu’elle ait fait le bon choix en ne donnant pas la lettre du pasteur à Mme Hodbin ! Il était trop tard pour la lui remettre maintenant. Après le naufrage du City of Benares, les évacuations par voie maritime subventionnées par le Programme outre-mer avaient été supprimées, et la radio avait annoncé cette semaine qu’il y avait un sérieux manque de places pour les évacués.

— Non, ce tweed est beaucoup trop rêche. Roland est extrêmement délicat.

Délicat, mon œil !

— Vous n’avez rien en poil de chameau ?

La sonnerie de fermeture retentit alors qu’Eileen cherchait derechef. Dieu merci ! se dit-elle, mais Mme Sadler n’en fit aucun cas et pourtant, alentour, les clients s’en allaient et les vendeuses couvraient leurs comptoirs et mettaient manteau et chapeau.

— Excusez-moi, mais c’est l’heure de la fermeture, madame. Voulez-vous que l’on vous envoie les affaires que vous avez achetées jusqu’ici, et vous vous déciderez pour un blazer demain ?

— Non, ça n’ira pas du tout. Roland s’en va jeudi prochain, et s’il faut faire une retouche…

La chef de service d’Eileen, Mlle Haskins, les rejoignit en hâte.

— Un problème, Mme Sadler ?

Merci mon Dieu ! Dis-lui que le magasin ferme.

Hélas ! Mme Sadler s’était déjà lancée dans le récit de sa décision d’évacuer Roland en Écosse.

— Tout le monde m’a poussé à l’installer à la campagne, mais qu’est-ce qui empêche les Allemands de bombarder le Warwickshire en plus de Londres ? Je veux le savoir vraiment en sécurité. À mon avis, la reine est très imprudente de ne pas envoyer les princesses en Écosse. Après tout, on doit d’abord penser au salut de ses enfants, si douloureuse que soit la séparation.

« Douloureuse » est le mot.

Sa mère ayant cessé de le surveiller, Roland avait saisi l’occasion pour pincer de toutes ses forces le bras d’Eileen.

— … Alors, vous comprenez bien l’importance pour moi de terminer les courses de Roland aujourd’hui.

— Bien sûr. Mademoiselle O’Reilly, cela ne vous dérange pas de rester, n’est-ce pas ? (Mlle Haskins n’attendit pas la réponse.) Mlle O’Reilly sera très heureuse de vous aider. (Elle se retourna vers Eileen.) N’oubliez pas d’éteindre les lampes de votre rayon en partant.

— Oui, ma’ame.

Mlle Haskins s’en fut et, quelques instants après, les lumières du reste de l’étage s’éteignirent, laissant le rayon « Vêtements enfants » dans un îlot de clarté.

Eileen gagna la bataille du blazer en poil de chameau sans subir de nouvelles blessures.

— Celui-là lui sied à la perfection, dit-elle, esquivant habilement le coup de pied que l’enfant lui destinait. Et il est très chaud…

Elle s’arrêta pour écouter une sirène sonner.

Effectivement, il lui sied, réfléchissait Mme Sadler.

Eileen ne cessait de s’étonner du sang-froid des Londoniens pendant les raids. Les sirènes ou le bruit des canons de DCA ne paraissaient pas du tout les inquiéter et, quand ils se rendaient aux abris, ils flânaient comme s’ils faisaient du lèche-vitrines. Lors de ses premiers jours à Londres, Eileen avait pensé qu’ils en avaient simplement plus l’expérience qu’elle. « Vous vous habituerez vite », assurait la mère de Theodore lorsqu’elle la voyait tressaillir aux éclatements des bombes. Mais Eileen paniquait encore à chaque déclenchement des sirènes, même quand elle savait qu’elle ne courait aucun danger, comme ici, chez Padgett’s.

— Madame, les sirènes ont sonné, annonça-t-elle, le regard fixé sur le plafond.

Il lui semblait entendre, au loin, bourdonner les avions.

Roland les avait apparemment entendus, lui aussi.

— Maman, écoute ! s’exclama-t-il en lui tirant le bras. Des bombardiers.

— Oui, mon chéri. Il me plaît beaucoup, mais je ne suis pas  sûre…

On comprenait sans peine pourquoi Mme Sadler avait mis plus d’un an avant de faire évacuer son fils. De toute évidence, elle avait traîné pour prendre sa décision de la même façon qu’elle traînait maintenant pour acheter ce blazer.

Tu accusais la reine de se montrer imprudente. Et ta conduite, là, tu appelles ça comment ? Padgett’s peut être bombardé d’un instant à l’autre.

— Madame, nous ne pouvons pas rester ici. Nous ne sommes pas en sécurité.

— Sera-t-il assez chaud, c’est toute la question.

Pour l’amour du ciel ! ce gosse ne part pas pour l’Antarctique !

— Mais nous n’avons rien vu de mieux… Très bien, je le prends.

Dieu merci !

— Parfait, madame. Il vous sera livré avec vos autres achats demain matin à la première heure.

— Il est peut-être préférable que je les emporte ?

Non, non, non. Si tu les emportes, il faudra les emballer et, là-haut, ce sont catégoriquement des avions.

— Vous me garantissez qu’ils seront livrés demain matin ? Roland…

… part en Écosse jeudi. Je sais.

— Absolument, madame. J’y veillerai en personne.

Elle les accompagna jusqu’aux ascenseurs où s’impatientait le liftier, puis fonça à son comptoir, rédigea le ticket de caisse, l’épingla à la pile d’habits dont elle se chargea pour l’emporter à la réserve.

Seigneur, non ! ils revenaient !

— Avez-vous oublié quelque chose, madame Sadler ?

— Non. Je veux voir Roland avec le blazer et le gilet en laine. Il fera très froid, en Écosse. Roland, déboutonne ton manteau.

— Pas question !

— Je sais que tu es fatigué, mon trésor, mais nous sommes presque au bout de nos peines.