Выбрать главу

Presque morts, oui.

Eileen jeta un coup d’œil nerveux au plafond. Les avions semblaient très proches, et le chemin était long du magasin jusqu’à la station de métro.

Où est l’équipe de récupération ? se lamenta-t-elle pour la millième fois depuis qu’elle était arrivée à Londres. S’ils ne viennent pas bientôt, il ne restera rien à récupérer.

— Veux-tu s’il te plaît mettre ce blazer pour ta mère ? plaidait Mme Sadler. Ça, c’est un gentil garçon.

Il était tout sauf gentil. Il secoua la tête avec violence quand Eileen tenta de lui passer le gilet et, alors qu’elle lui présentait la veste, il croisa les bras sur sa poitrine d’un air belliqueux.

— Je l’aime pas, celle-là. Elle m’a tordu le bras, tout à l’heure.

Sale petit menteur !

Eileen aurait voulu qu’Alf et Binnie soient présents.

— Je vais faire très attention, promit-elle avant d’ajouter dans un souffle : Tends-moi ton bras ou je te le casse.

Il le tendit sur-le-champ et elle lui enfila le blazer.

— Eh bien, ça lui sied parfaitement.

— Vous avez raison, c’est parfait. (Mme Sadler recula d’un pas, le doute inscrit dans ses yeux.) Mais, maintenant que je les regarde ensemble, je ne suis pas sûre…

— Je peux vous les mettre de côté, proposa Eileen avant qu’elle puisse demander à voir quelque chose d’autre.

— Ah ! je ne sais pas. J’avais tant espéré terminer mes achats aujourd’hui. Mais si vous n’avez rien en marron… Oui, je crois qu’il vaut mieux les mettre de côté.

Dieu merci ! soupira Eileen, même si cela voulait dire qu’elle devrait tout recommencer demain. Elle délivra Roland du blazer et du gilet et, dans son impatience de les voir partir, oublia de le surveiller. Il écrasa son pied de tout son poids. Quand elle cria de douleur, il lança d’un ton innocent :

— Oh ! j’ai marché sur votre pied ? Je suis vraiment désolé.

— Viens, Roland. Il faut se dépêcher.

Elle a enfin compris que nous sommes en plein milieu d’un raid, c’est pas malheureux !

Les projecteurs s’étaient allumés, et les canons de DCA commençaient à tonner.

— Vite, mon chéri. On doit aller chez Harrods regarder ce qu’ils ont.

Harrods est fermé.

Eileen se garderait bien de le dire, ou quoi que ce soit d’autre qui les retarde. Elle les accompagna de nouveau à l’ascenseur, puis clopina pour éteindre la lumière de son rayon. Elle se demandait si Roland ne lui avait pas cassé le pied.

Et juste quand il devient nécessaire de courir pour gagner l’abri du métro.

Elle retourna en boitant à son comptoir. Un nouveau canon, plus proche, se mit à tirer, et une explosion retentit.

Si je ne pars pas bientôt, je devrai encore passer la nuit ici.

Et peut-être serait-ce préférable. Les avions semblaient se diriger droit sur Oxford Street, et au moins elle était en sécurité, chez Padgett’s. Elle ramassa le blazer et le gilet, les jeta dans la réserve et couvrit son comptoir.

Alors, elle entendit des voix en provenance des ascenseurs.

Oh non ! Les revoilà !

Elle éteignit en vitesse la lampe de son comptoir et s’éclipsa dans la réserve. Ça ne l’étonnerait pas que Mme Sadler envoie Roland la chercher jusque-là. Elle gagna le fond de la remise en boitillant et se cacha derrière la dernière rangée d’étagères, l’oreille tendue pour percevoir les bruits malgré le grondement grandissant des avions.

Les voix s’approchaient. Je ne sortirai pas d’ici, quoi qu’il arrive. Elle se blottit dans le coin et se prépara à patienter jusqu’à ce qu’ils s’en aillent.

Londres, le 25 octobre 1940

Je veux rentrer à la maison, si je peux.

Post-scriptum, sur une carte postale écrite par un évacué

Pendant une interminable minute, debout, toute raide, chez Padgett’s, Polly ne réussit pas à enregistrer ce que Michael Davies lui disait, ni même sa présence, tant elle s’était concentrée sur l’idée de trouver Merope. Elle se tenait devant lui, bouche bée, pendant qu’il lui secouait le bras et lui criait qu’ils devaient sortir du magasin.

Elle finit par retrouver la parole.

— Qu’est-ce que tu fais là ? Tu ne devais pas aller à Pearl Harbor ?

— C’est une longue histoire. Je te raconterai plus tard. La question, c’est : qu’est ce que, toi, tu fabriques ici ? Tu n’as pas entendu les sirènes ? Viens !

L’équipe de récupération, se dit-elle, stupéfiée. La voilà enfin !

Elle se sentait soudain légère et pleine d’entrain, comme si l’énorme poids qu’elle avait ignoré porter jusque-là avait été enlevé de ses épaules.

— Oh ! mon Dieu ! Michael, je… je suis tellement contente de te voir !

Toi, tu es contente ? (Un canon de DCA se mit à tonner.) Écoute, on ne peut pas rester ici. Il faut rejoindre un abri. Est-ce que ce magasin en a un ?

— Oui, mais on ne peut pas l’utiliser. Il a été démoli.

— Démoli ? Que veux-tu…

Padgett’s sera bombardé ce soir.

Ce soir ? À quelle heure ?

— Sais pas. Pendant l’un des premiers raids.

— Alors filons d’ici !

Il la poussa vers la cage d’escalier.

— Non ! On doit d’abord trouver Merope.

Merope ? Que fait-elle chez Padgett’s ? Elle était supposée rentrer depuis des siècles !

— Aucune idée, mais elle travaille au troisième étage, rayon « Mercerie ».

Elle lui arracha son bras et se précipita dans les lieux obscurs, appelant :

— Eileen !

Ah ! elle était là, debout près d’un comptoir.

— Merope ! clama Polly.

Mais ce n’était pas elle, juste un mannequin drapé de mousseline, dont la pose imitait une attitude à la mode. Polly le doubla en courant, dépassa des rouleaux de tissu et des rangées de machines à coudre, à la recherche de la mercerie.

C’était forcément ici, elle reconnaissait la vitrine à boutons et les casiers à fils, mais le comptoir était recouvert comme tous les autres d’un tapis vert, et sa lampe était éteinte.

— Merope ? Eileen ? Tu es là ?

Elle avait crié sans obtenir de réponse ni déceler de mouvement.

— Il n’y a personne, déclara-t-elle à Michael alors qu’il la rejoignait.

Il boitait.

— Que t’est-il arrivé ? Tu t’es abîmé le pied ?

— Oui, mais ce n’est pas récent. Je t’en parlerai plus tard. Tout de suite, il faut filer d’ici.

— Pas sans Merope.

— Qui t’a dit qu’elle bossait chez Padgett’s ?

— Une fille avec qui je travaille. Pourquoi ?

— Parce que je t’ai cherchée tout l’après-midi, et je ne l’ai pas vue.

— Mais… tu as regardé à cet étage ? Ici, au rayon « Mercerie » ?

— Oui. Elle n’y était pas.

— Elle s’est peut-être absentée pour sa pause-thé, ou…

— Non, je suis resté plus d’une heure. Et quand le magasin a fermé, je me suis posté à un endroit d’où je pourrais surveiller l’entrée du personnel. C’était ce que je faisais quand je t’ai repérée. Elle n’est pas sortie par là.