Et deux enfants lui filèrent sous le nez, se faufilant telles des anguilles entre les gens, un garde de la station à leurs trousses. La foule s’écartait sur leur passage, et Polly profita de cette ouverture momentanée pour courir dans leur sillage alors qu’ils fonçaient vers l’escalier roulant. La foule se referma derrière elle.
Les petits démons, qui avaient tout l’air d’être les voleurs du panier de pique-nique à Holborn, dégringolèrent l’escalier mécanique jusqu’au niveau inférieur et s’engouffrèrent dans le tunnel de la Bakerloo Line desservant le sud, leur poursuivant et Polly en remorque.
— Stop, vous deux ! vociféra le garde alors qu’ils tournaient à l’angle du couloir.
Deux hommes quittèrent un groupe appuyé au mur pour se joindre à la chasse. Polly se glissa en vitesse à leur place et s’aplatit contre la paroi, le souffle court.
Elle se pencha devant les membres du groupe, qui n’avaient pas bougé, et regarda en arrière, mais Michael n’apparut pas dans l’escalier. Je l’ai semé. Elle était tranquille pour le moment.
Tranquille, se dit-elle avec lassitude. On est en plein Blitz, incapables d’en sortir. Et personne ne viendra nous chercher. Elle posa une main sur son estomac, comme pour y contenir cet affreux savoir, mais il débordait déjà, et l’engloutissait.
Un événement terrible – non, pire que terrible –, un événement impensable s’était produit à Oxford. La faillite conjointe de son site et de celui de Merope, l’absence des équipes de récupération et de M. Dunworthy ne pouvaient s’expliquer autrement. M. Dunworthy n’aurait jamais abandonné un Michael blessé à l’hôpital, pas plus qu’il n’aurait laissé Merope en rade en pleine épidémie. Et il n’aurait jamais lâché Polly alors qu’il connaissait sa date limite. Il l’aurait extirpée à l’instant où il s’apercevait que le site de Merope ne fonctionnait plus, et il n’aurait pas envoyé une équipe de récupération chez Mme Rickett ou chez Townsend Brothers ou à Notting Hill Gate : c’est dans le passage, au moment même où Polly traversait, cette première nuit, qu’ils seraient intervenus. Et leur défaillance ne pouvait avoir qu’une cause.
M. Dunworthy doit être mort. Hébétée, elle se demanda ce qui s’était produit. Quelque chose que personne n’avait vu arriver, comme Pearl Harbor ? ou d’encore pire… un terroriste avec une bombe de précision, ou une seconde Pandémie ? ou la fin du monde ? Il fallait une vraie catastrophe, parce que le labo et son filet eussent-ils été détruits, on pouvait les reconstruire, et il s’agissait de voyage dans le temps. Quand bien même élaborer un nouveau filet et recalculer leurs coordonnées aurait pris cinq ans, ou cinquante, ils ne pouvaient pas moins la sortir de ce piège dès le premier jour, et récupérer Michael et Merope avant le début de la quarantaine, avant la blessure au pied. Sauf s’il ne restait plus personne en vie qui sache où ils se trouvaient.
Ce qui signifiait qu’ils étaient tous morts, Badri et Linna et M. Dunworthy. Et, oh ! mon Dieu ! Colin.
— Est-ce que ça va, ma petite ? lui demanda une femme ronde aux joues enluminées qui lui faisait face.
Elle regardait la main de Polly, pressée contre son cœur.
— Il ne faut pas avoir peur. Il y a toujours du boucan. (Elle désigna le plafond, d’où provenait, très faible, le bruit des bombes.) La première nuit que j’ai passée ici, j’ai cru qu’on était bons.
On le sera, pensa Polly sombrement. On est coincés au beau milieu du Blitz sans aucune perspective de secours. On y sera encore quand le couperet de ma date limite tombera.
— Vous êtes totalement en sécurité, continuait la femme. Les bombes ne peuvent pas nous atteindre, à cette profondeur… (Elle s’arrêta net pour interroger le garde, qui revenait dans le tunnel, la lippe maussade.) Les avez-vous trouvés ?
— Non. C’est comme s’ils s’étaient dissous dans l’air. Ils n’ont pas reparu par là ?
— Non, répondit la femme, qui se retourna vers Polly pour ajouter : Ces enfants, livrés à eux-mêmes… (Elle fit claquer sa langue.) J’espère vraiment qu’on en verra bientôt le bout, de cette guerre !
Toi peut-être. Moi, non. Je l’ai déjà vu. Et Polly eut la vision soudaine de la foule en liesse à Trafalgar Square, de…
Voilà pourquoi tu savais avant qu’Eileen ne t’apprenne que son site ne fonctionnait pas, comprit-elle brusquement, pourquoi tu savais déjà ce matin-là à Saint-George, avant d’arriver chez Townsend Brothers, avant que tu découvres l’absence de l’équipe de récupération.
Jusqu’ici, elle n’avait jamais fait le lien, même pas la nuit où Marjorie l’avait emmenée chez elle et où elles avaient abouti à Trafalgar Square. Elle avait écarté avec soin ce savoir de sa conscience, effrayée d’y toucher, effrayée même de le considérer, comme s’il était un UXB sur le point d’exploser. Et c’était exactement ça. La preuve définitive que cette chose terrible s’était produite, que personne n’était intervenu à temps. À moins que… Oh ! Seigneur ! Elle n’avait pas envisagé cette possibilité. Elle s’était imaginé… mais c’était encore pire…
— Vous vous sentez mal, ma petite ? lui demanda la femme. Venez, asseyez-vous. (Elle tapota sa couverture). Il y a de la place.
— Non, je dois y aller, répondit Polly d’une voix qui s’étranglait.
Et elle se précipita dans le couloir et l’escalier roulant. Il fallait qu’elle retourne au quai interroger Merope…
— Polly ! appela une femme derrière elle.
C’était Mlle Laburnum. Chargée de deux sacs de courses, elle se frayait tant bien que mal un chemin à travers la fourmilière grouillante. Des mèches folles fusaient de son chignon, elle était écarlate et le souci plissait son visage.
Je vais faire comme si je ne l’avais pas vue.
Hélas ! la foule s’était refermée, et la retraite était coupée.
— Je suis si contente que vous soyez en retard pour la répétition, vous aussi. J’avais peur d’être la seule. Je suis allée à Croxley emprunter une livrée de maître d’hôtel à ma tante pour notre pièce. J’ai trouvé un très joli costume pour votre naufrage. Tenez-moi ça. (Elle tendit à Polly l’un des sacs et commença à fouiller dans l’autre.) Il est là-dedans.
— Mlle Laburnum…
— Je sais, nous sommes terriblement en retard. Au retour, le métro s’est arrêté… une bombe sur la voie. (Elle cessa de chercher.) Tant pis, je vous le montrerai à la répétition.
— Je ne peux pas venir avec vous.
Polly tenta de lui rendre son sac.
— Mais pourquoi ? Et la répétition ?
— Je…
Quelle excuse avancer ? Mes amis voyageurs temporels m’ont rejointe ? Difficile. Des camarades d’école ? Non, Merope s’était déjà présentée à Marjorie comme sa cousine.
Marjorie.
— Mon amie qui était à l’hôpital, vous vous en souvenez ? Vous étiez avec moi le soir où j’ai appris qu’elle avait été blessée.
— Oui, dit Mlle Laburnum, qui semblait enfin prêter attention à son expression tendue. Oh ! ma pauvre petite, votre amie n’est pas… ?
— Non, elle va beaucoup mieux, tellement mieux qu’elle peut recevoir des visites, maintenant, et j’ai promis que…
— Ah ! mais vous ne pouvez pas lui rendre visite en plein milieu d’un raid.
Trop préoccupée pour s’occuper de quoi que ce soit d’autre, Polly avait oublié les bombes qui pilonnaient la ville.