— C’est parfait, approuva Merope. (Elle s’éleva de quelques marches et s’assit.) Maintenant, on peut parler sans s’inquiéter qu’on nous entende. J’ai tellement de choses à vous raconter…
— Chh, fit Michael, qui surveillait l’escalier. Il faut d’abord vérifier s’il n’y a personne. J’ai le sentiment que les sons portent loin, ici. Polly, tu contrôles au-dessus, et toi, va voir en bas.
Merope se leva sans discussion et dévala les marches. Au moins, personne ne leur sauterait dessus par surprise. Les pas de la jeune femme claquaient sur les degrés de fer.
Polly s’engageait à son tour dans l’escalier, mais la main de Michael agrippa son poignet.
— Chh, articula-t-il en silence. Reste ici, j’ai besoin de te parler.
Il patienta jusqu’à ce que le cliquetis des pieds de Merope s’estompe.
Oh non ! Il a compris pourquoi je lui ai demandé quand il était parti pour Douvres. Il veut savoir si j’ai une date limite et, si je le lui dis, il me pourrira de questions…
— Est-ce que John Lewis était dans ta liste des bâtiments bombardés ? interrogea-t-il.
Elle s’était attendue à une question si différente qu’elle le regarda bouche bée, incapable de répondre.
— Oui ou non ?
— Oui.
— Et le palais de Buckingham ? Le roi et la reine étaient-ils censés frôler la mort de si près ?
— Oui. Pourquoi me…
— Et les autres raids ? Ont-ils eu lieu aux endroits recensés ?
— Oui.
Heureusement qu’il ne me parle pas de ça dehors, dans la station, ou nous nous ferions arrêter comme espions allemands.
— Pourquoi me demandes-tu tout ça ?
— Parce que Dunkerque est un point de divergence.
— Mais…
— Chh !
Il posa son doigt sur ses lèvres. Polly prêta l’oreille. On entendait un faible tintement aux étages inférieurs.
— Elle revient.
Michael libéra son poignet et la poussa dans les marches qu’elle gravit sur la pointe des pieds, en essayant de ne pas faire de bruit. Et de trouver un sens à ce qu’il venait de dire. Avait-il vu quelque chose qui ne concordait pas avec ce qu’il avait lu sur le Blitz ? ou sur l’évacuation de Dunkerque ?
Croyait-il que sa présence à Dunkerque avait changé le cours de l’Histoire, et que c’était la raison pour laquelle leurs fenêtres de saut ne s’ouvraient plus ? Mais c’était impossible, et si les déplorables nouvelles de la soirée ne l’avaient pas autant perturbé il aurait admis le ridicule consommé d’une telle théorie.
Et toi ? Est-ce pour ça que tu imagines des catastrophes, toi aussi ? Parce que, comme le dirait Mlle Snelgrove, tu as subi « un choc très violent » ? La situation est peut-être moins mauvaise que tu le penses.
Ou peut-être pire ? Il fallait parler à Merope. Seule. Mais comment ? Charger Michael d’une expédition quelconque ? Il l’avait déjà houspillée quand elle était partie sans eux.
Elle monta jusqu’au palier suivant, pourvu d’une porte, et l’entrebâilla. Une rangée de marmots reposaient juste devant l’ouverture, emmaillotés dans leur couverture comme dans des cocons. Très bien, personne n’entrerait par là. Elle escalada deux nouvelles volées de marches, scruta les ténèbres au-dessus d’elle, puis redescendit au galop vers le gradin où Merope et Michael s’étaient assis.
— La voie est libre, indiqua-t-elle en s’installant à leur côté. Y avait-il quelqu’un en bas, Merope ?
— Non. Maintenant, Michael, je veux écouter…
— Pas Michael. Ni Merope. Tu es Eileen O’Reilly, et je suis Mike Davis, et tu es Polly… quel nom de famille utilisais-tu ?
— Sebastian.
— Sebastian, répéta-t-il. Si seulement je l’avais su ! Je t’aurais repérée bien plus vite. Tu es Polly Sebastian, et ce sont nos noms pour toute la durée de notre séjour ici. Même quand nous sommes seuls. Compris ? Quelqu’un pourrait nous entendre nous appeler sous un autre nom et on ne peut pas courir ce risque.
Merope acquiesça.
— D’accord, Michael… Je veux dire, Mike.
— Parfait. Maintenant, la première chose à faire…
— C’est de trouver quelque chose à manger, l’interrompit Polly. Je n’ai pas dîné. Et vous ?
— Je n’ai rien avalé depuis le petit déjeuner, répondit Merope… rectification : Eileen. J’ai passé toute ma pause-déjeuner à servir Mme Sadler et son horrible fils. Je meurs de faim !
— Ça ne peut pas attendre, Polly ? interrogea Michael… Mike.
— Non. Je ne connais pas les heures d’ouverture de la cantine.
— Bon, mais on ne devrait pas y aller tous. L’un de nous doit rester ici. Polly, tu montes la garde, et j’y pars avec Eileen.
Avant qu’elle ait pu inventer une raison d’accompagner Eileen à sa place, ils avaient déjà commencé à descendre les marches.
— Zut ! j’avais oublié ! entendit-elle son amie s’exclamer un peu plus bas. Je n’ai pas d’argent.
Et maintenant tu n’as plus de travail non plus.
Polly se demandait si Mike en avait un. Probablement pas. Il sortait à peine d’un hôpital. De quoi vivrons-nous ?
En contrebas, une porte se ferma et, un instant plus tard, les marchent résonnèrent. Les gosses qui avaient utilisé cet escalier auparavant ? ou un garde ? Polly se souvenait de la mention : « Accès interdit ».
C’était Mike.
— J’ai déclaré à Eileen que je n’étais pas sûr d’avoir assez d’argent. Je lui ai donné deux shillings et lui ai dit de commencer à faire la queue, et que je la rejoindrais dans une minute.
— Oh !
Polly tendit la main vers son sac. Il l’arrêta.
— C’était juste une excuse pour finir notre conversation. Est-ce qu’une bombe a détruit un endroit qui n’aurait pas dû l’être ?
— Non. Mike…
— Et y a-t-il eu quoi que ce soit qui devait être touché et qui ne l’a pas été ? insista-t-il. Ou une nuit sans raids alors que tu en attendais ?
— Pas une nuit sans raids jusqu’en novembre, et tous à l’heure. C’est parce que tu es allé à Dunkerque, toutes ces questions ?
— Je n’étais pas seulement à Dunkerque. J’y ai fait quelque chose qui a peut-être altéré les événements.
— Mais tu sais aussi bien que moi que c’est impossible. Les lois du voyage temporel ne nous le permettraient pas.
— Les lois du voyage temporel ne laissent aucun historien s’approcher d’un point de divergence, pourtant je me suis retrouvé en plein milieu d’un de ces points.
— Et à ton avis c’est pour cette raison que nos sites nous font défaut ? Mais c’est absurde ! Si ta présence là-bas avait changé les choses, le filet t’aurait empêché de t’y rendre.
— C’est justement le problème. Il m’a envoyé à cinquante kilomètres du lieu où j’étais censé arriver, et cinq jours en retard de telle façon que j’ai manqué le bus et que je n’ai pas pu gagner Douvres.
Il lui raconta par quels détours il avait fini par atteindre Dunkerque.
— Le décalage tentait de m’arrêter. Si je n’avais pas embarqué sur la Lady Jane…
— Si ta présence à Dunkerque risquait d’altérer les événements, il t’aurait vraiment stoppé. Il t’aurait fait traverser après l’évacuation. Ou au pays de Galles, ou n’importe où. Les historiens ne peuvent pas changer le cours de l’Histoire. Tu le sais bien.
— Dans ce cas, explique-moi ton air horrifié quand je t’ai dit que j’étais allé à Dunkerque.
Prudence…