— Colin m’a aidée à préparer le Blitz, expliqua son amie à Eileen.
Le jeune homme acquiesça.
— Là, dit-il en lui tendant plusieurs des imprimés. Cette liste est par station, mais certaines d’entre elles ont été frappées plus d’une fois.
Polly parcourait les pages.
— Waterloo…, murmura-t-elle. Saint-Paul…, Marble Arch.
Colin acquiesça de nouveau.
— Celle-là fut touchée le 17 septembre. Plus de quarante victimes.
J’espère qu’ils n’ont pas l’intention de rester plantés là et de lire la liste en entier, pensait Eileen, qui regardait sa montre. Il était déjà trois heures et demie. Même s’ils parvenaient à voir M. Dunworthy sur-le-champ, ils resteraient au moins une heure à Balliol, et si Transport fermait à 17 heures…
— …Liverpool Street, continuait Polly. Cannon Street…, Blackfriars. Seigneur ! ce sont toutes les stations de métro de Londres !
— Non, seulement la moitié, précisa Colin, et la plupart n’ont subi que des dommages minimes.
Il lui tendit une autre liasse de feuilles.
— Voilà aussi la liste des dates. Comme ça, tu sauras quand il faut les éviter. Tu m’as dit que M. Dunworthy ne veut pas du tout que tu ailles dans celles qui ont été touchées, mais elles ne sont dangereuses qu’à ce moment-là, et comment arriverais-tu à quelque chose si tu ne peux pas te rendre à Victoria ou Bank ?
— Un homme selon mon cœur, sourit Polly. Ne raconte pas à M. Dunworthy que j’ai déclaré ça.
Il prit un air horrifié.
— Tu sais que je ne le ferais pas, Polly.
Humm, pensait Eileen.
— Est-ce que tu as répertorié les heures des sirènes annonçant les raids aériens et les fins d’alerte ? demanda Polly, qui feuilletait les pages.
Il lui tendit le reste des feuilles.
— Je n’ai pas encore fini, mais voilà la liste des monuments endommagés. Savais-tu qu’ils ont bombardé le musée de cire de Mme Tussaud ? abattu la statue de Churchill ! arraché l’oreille de Wellington ! Mais Hitler et Mussolini, rien du tout, même pas une égratignure ! C’est injuste, je trouve !
— Eh bien, ils en ont eu pour leur compte plus tard. Merci, Colin ! Tu n’as pas idée de l’aide que tu m’apportes.
Il rougit.
— Je te donnerai la liste des heures des sirènes dans une heure ou deux. Où seras-tu ?
— Balliol.
Il décolla comme une fusée.
— Merci encore, Colin ! Tu es merveilleux ! lui cria-t-elle.
— Excuse-moi, dit-elle à Eileen alors qu’elles se remettaient en marche. Il s’est révélé un assistant du tonnerre. Tout ceci m’aurait pris des semaines.
— Ma foi, c’est incroyable de voir quelle motivation peut générer l’amour.
— L’amour ? répéta Polly qui secouait la tête. Ce n’est pas moi qu’il aime, c’est le voyage temporel. Il harcèle constamment M. Dunworthy pour qu’il renonce à lui appliquer l’âge légal et qu’il le laisse partir dès maintenant en mission.
— Et qu’en dit M. Dunworthy ?
— Tu peux l’imaginer.
— Être amoureux du voyage temporel peut expliquer pourquoi il t’aide pour ta prépa, mais cela n’explique pas pourquoi il devient écarlate quand tu croises ses yeux. Ni la façon dont il prononce ton nom. Regarde les choses en face, Polly, il est follement amoureux.
— Mais c’est un enfant !
— C’est quoi ? À dix-sept ans ? En 1940, les garçons de dix-sept ans mentent sur leur âge pour rejoindre les rangs de ceux qui se battent et ils meurent, tués par les Allemands. Et qu’est-ce que l’âge vient faire là-dedans ? J’arrivais à peine au manoir quand l’un des évacués a voulu se marier avec moi, et il n’avait que trois ans.
— Oh là là ! tu penses vraiment…
Polly se retourna pour balayer la rue du regard.
— Peut-être devrais-je cesser de lui demander de m’aider. Plus aucune recherche.
— Non, ce serait cruel. Il tente de te plaire et de t’impressionner. Je crois que tu devrais le laisser faire. Tu ne vas plus rester ici que… combien de temps ?
— Deux semaines, si le labo parvient à me trouver un point de saut. Je m’attendais à ce qu’ils en aient repéré un avant mon retour, mais ce n’est toujours pas le cas.
— Ils finiront par réussir, et tu partiras pour le Blitz… En temps-réel, ou en temps-flash ?
— Temps-réel.
— Et tu seras absente combien de temps ?
— Six semaines.
— C’est-à-dire une éternité pour un garçon de dix-sept ans. À ton retour, il sera déjà tombé amoureux de quelqu’un de son âge, et il t’aura complètement oubliée.
— Je ne sais pas. J’étais partie presque aussi longtemps, la dernière fois. Et ce n’est pas parce qu’on est jeune que l’on ne peut pas éprouver un attachement sérieux. Lors de ma dernière affectation…
Elle ravala ce qu’elle avait eu l’intention d’avouer, quoi que ce soit, et poursuivit, joviale :
— Je crois plutôt qu’il cherche à m’éblouir avec ses talents de chercheur pour que je l’aide à convaincre M. Dunworthy de le laisser partir aux croisades.
— Les croisades ? C’est encore plus dangereux que le Blitz, non ?
— Beaucoup plus dangereux, en particulier quand on sait à l’avance où et quand toutes les bombes du Blitz vont tomber, ce qui sera mon cas. Et c’est moins dangereux que… Désolée, j’ai monopolisé la conversation. À toi de me parler de ta mission.
— Il n’y a pas grand-chose à dire. Beaucoup de lessive et de compromis avec les enfants et les fermiers en colère. J’avais espéré rencontrer l’acteur Michael Caine – on l’a évacué quand il avait six ans –, mais ça ne s’est pas produit, et… Je suis juste en train de penser à quelque chose. Tu devrais croiser Agatha Christie. Elle était à Londres pendant le Blitz.
— Agatha Christie ?
— L’auteur de romans à énigmes du XXe siècle. Elle écrivait ces livres merveilleux où des meurtres impliquent des vieilles filles, des clergymen et des colonels à la retraite. Je m’en suis servie pour ma prépa. Ils sont bourrés de détails sur les domestiques et les manoirs. Pendant la guerre, elle travaillait dans un hôpital, et tu vas être ambulancière. Elle…
— Je ne pars pas pour être ambulancière. Je pars pour une incarnation bien plus dangereuse : vendeuse dans un grand magasin d’Oxford Street.
— C’est plus dangereux que de conduire une ambulance ?
— Définitivement. Oxford Street fut bombardée cinq fois, et plus de la moitié de ses grands magasins furent au moins partiellement détruits.
— Tu ne t’apprêtes pas à travailler dans l’un de ceux-là, n’est-ce pas ?
— Non, bien sûr que non. M. Dunworthy ne me permet même pas de bosser chez Peter Robinson, bien qu’il n’ait été touché qu’à la toute fin du Blitz. Je peux comprendre pourquoi il ne veut pas me laisser…
Eileen hocha la tête d’un air absent. Elle écoutait les cloches de Christ Church égrener les heures. Seize heures. Elles s’étaient attardées pour parler à Colin plus longtemps qu’elle ne le pensait. Peut-être, au lieu d’accompagner Polly, devrait-elle se rendre à Oriel et demander quand Transport fermait.
— … John Lewis and Company…, continuait Polly.
Ou elle pourrait prier son amie de persuader M. Dunworthy de joindre Fournitures et donner le feu vert à ses leçons de conduite par téléphone.
— … Padgett’s ou Selfridges…
Je pourrais aller à Fournitures, prendre le formulaire d’autorisation, retourner à Oriel, et y retrouver Polly.