Quand le ciel finit par s’éclaircir un peu, au bout de plusieurs âges géologiques, Mike crut d’abord que c’était une illusion : il avait trop longtemps scruté les ténèbres. Mais il voyait réellement se profiler le contour de la roche qui lui faisait face, d’un noir de goudron contre le noir de velours de la nue, et quand il se leva et jeta un coup d’œil furtif et prudent par-dessus l’autre roche en direction du bruit des vagues, l’obscurité tournait à l’ombre grise.
En quelques minutes, il discerna la ligne laiteuse du ressac, et vit se dessiner derrière lui une falaise, à la blancheur fantomatique dans les ténèbres. Une falaise de craie, cela signifiait qu’il était arrivé au bon endroit. Il ne se trouvait pas entre deux rochers, cependant. Il s’agissait d’un seul roc, que la marée avait creusé en son milieu et rempli de sable, mais Mike ne s’était pas trompé sur sa capacité à le cacher de la plage, lui et le halo.
Il regarda la Bulova à son poignet. Elle indiquait 11 h 20. Il l’avait réglée sur 5 heures juste avant de traverser. Il se trouvait donc là depuis plus de six heures. Pas étonnant qu’il se sente comme s’il était resté sur cette plage depuis des éons. C’était le cas. Et il ne réussissait pas à comprendre pourquoi. Il avait supposé que quelqu’un était passé dans le voisinage à 5 heures, mais il n’y avait aucun bateau au large, pas une trace de pieds sur la plage. Il n’y avait pas non plus de fortifications, ni de pieux en bois le long de la laisse de haute mer pour ralentir un débarquement, ni de rouleaux de fil de fer barbelé.
Seigneur, pourvu que le décalage ne m’ait pas envoyé en janvier ! Ou en 1938 !
Le seul moyen d’en avoir le cœur net était de quitter les lieux. Il lui faudrait s’y résoudre, de toute façon. S’il était arrivé où et quand c’était prévu, la population locale penserait qu’il était un espion allemand qui venait juste d’aborder en sous-marin, et on l’arrêterait. Ou on le tuerait. Il devait sortir de là avant le jour.
Il enfila sa veste, brossa le sable sur son pantalon, scruta les environs au-dessus du rocher, puis l’escalada. Il se retourna et regarda la falaise. Personne au sommet, au moins pour ce qu’il pouvait en voir, et pas moyen d’y accéder. Et rien qui puisse lui indiquer la direction de Douvres. Mentalement, il tira à pile ou face, et se mit en route vers le nord. Il se tenait près de la falaise, afin que personne ne puisse le repérer du dessus, et tentait de trouver un chemin.
Il en dénicha un à une petite centaine de mètres du point de chute, un étroit zigzag taillé dans la craie de la paroi. Il fonça dedans, ne s’arrêtant qu’à une courte distance du sommet pour une brève reconnaissance, mais il n’y avait personne sur la crête herbeuse. Se retournant, il examina la Manche. Même de ce point élevé, il n’apercevait aucun navire. Et pas plus de fumée à l’horizon.
Et pas de fermes, pas d’animaux d’élevage, pas de clôtures, juste la route de gravier blanc sur laquelle il avait pensé arriver quand il avait traversé cette nuit. Me voilà au milieu de nulle part, se dit-il.
Et pourtant c’était impossible. La côte sud-est de l’Angleterre avait été constellée de villages de pêcheurs. Il doit s’en trouver un quelque part près d’ici, se conforta-t-il, et il mit le cap vers le sud pour voir ce qui se cachait derrière le promontoire suivant. Mais, s’il s’en trouvait un, pourquoi n’avait-il pas entendu la moindre cloche sonner la nuit dernière ou ce matin ? Prions pour qu’il y ait un village. Et qu’il soit à distance de marche.
Il y en avait un. Le petit groupe compact d’édifices en pierre était blotti juste derrière le promontoire, et au-delà s’étendait un quai où s’alignaient des bateaux mâtés. Il y avait une église, aussi. Avec un clocher. Les falaises avaient dû étouffer le son des cloches.
Mike se lança sur la route qui conduisait au village, non sans garder un œil sur l’éventuelle voiture qui pourrait le prendre en stop ou, s’il avait de la chance, le bus pour Douvres, mais aucun véhicule d’aucune sorte ne se présenta pendant son équipée.
Il est trop tôt pour être debout à vagabonder.
Et cela valait pour le village aussi. Sa seule boutique était fermée, de même que le pub – La Couronne et l’Ancre –, et la rue était déserte. Mike descendit jusqu’au quai. Il pensait que les pêcheurs seraient levés, mais il n’y avait personne là non plus. Et, bien qu’il ait atteint la dernière maison, pas de gare. Et pas non plus d’arrêt de bus.
Il revint à la boutique et regarda par la fenêtre, dans une tentative pour apercevoir un horaire de bus, ou quoi que ce soit qui lui permettrait de savoir dans quel endroit il se trouvait. S’il était réellement à une dizaine de kilomètres au nord de Douvres, il pourrait être plus rapide de rejoindre son but à pied que d’attendre un bus. Mais il ne parvint à repérer qu’un programme pour le cinéma L’Impératrice, qui passait le film En suivant la flotte, du 15 au 31 mai. Mai, c’était le bon mois. Cependant, En suivant la flotte était sorti en 1936.
De retour à La Couronne et l’Ancre, il essaya d’en pousser la porte. Qui s’entrebâilla sur un couloir sombre.
— Hello ? Est-ce ouvert ? appela-t-il en se décidant à entrer.
Au bout du couloir se trouvaient un escalier et une porte menant à ce qui devait être la pièce principale du pub. Mike pouvait juste discerner des bancs à haut dossier et un bar dans les quasi-ténèbres. Un téléphone à l’ancienne mode, le genre avec un écouteur et une corde, pendait sur le mur opposé à l’escalier et, près de lui, se dressait une horloge comtoise. Mike lui jeta un coup d’œil. Huit heures moins cinq ! Il n’était pas arrivé à 5 heures, alors. Il régla sa Bulova, content que personne ne soit témoin de sa maladresse, puis se remit à chercher un horaire de bus. Sur une petite table jouxtant l’horloge reposaient plusieurs lettres. Mike se pencha sur elles, louchant pour lire l’adresse de celle du dessus : « Saltram-on-Sea, Kent. »
C’est impossible ! Saltram-on-Sea était à une cinquantaine de kilomètres au sud de Douvres, pas à dix kilomètres au nord ! La lettre devait être un courrier à envoyer à Saltram-on-Sea. Mais le timbre à deux centimes dans le coin avait été oblitéré, et l’adresse de l’expéditeur indiquait l’aérodrome de la RAF de Biggin Hill, ce que ce lieu n’était évidemment pas. Mike regarda prudemment en haut de l’étroit escalier en bois, puis il se saisit des lettres et les feuilleta rapidement. Toutes avaient pour destination Saltram-on-Sea et, pour mettre un point final à son interrogation, l’une d’entre elles était adressée à La Couronne et l’Ancre.
Seigneur ! Cela signifiait qu’il y avait eu un décalage spatial, et qu’il devrait prendre le bus. Ce qui impliquait de trouver immédiatement quand il viendrait et où il s’arrêtait.
— Hello ? appela-t-il d’une voix forte en direction de l’escalier et dans la salle du pub. Il y a quelqu’un ?
Pas de réponse, et pas un son ni un mouvement au-dessus. Il écouta pendant une autre minute, puis s’avança dans la pièce plongée dans la pénombre en quête d’un horaire de bus ou du journal local. Il n’y en avait pas sur le bar, et la seule chose qu’il put apercevoir sur le mur au-delà était un autre programme de films, celui-ci pour Horizons perdus, qui était sorti en 1937 et qui serait projeté du 15 au 30 juin.
Bon Dieu, est-ce qu’il y a eu un décalage temporel, en plus ? se demanda Mike, qui faisait le tour du bar pour voir s’il pouvait mettre la main sur un journal derrière. Il fallait qu’il trouve la date.