— M. Dunworthy essaie juste de te protéger. Les croisades sont un lieu dangereux.
— Oh ! tu es bien placée pour me parler de lieux dangereux ! Et M. Dunworthy pense que n’importe quel lieu est trop dangereux, ce qui est ridicule. Quand il était jeune, il a fait le Blitz. Il a fait toutes sortes de lieux dangereux et il en est rentré à une époque où ils ne savaient même pas encore où ils mettaient les pieds. Et le lieu où je voulais aller n’était pas dangereux le moins du monde. C’était l’évacuation des enfants de Londres. Pendant la Seconde Guerre mondiale.
Où elle se rendait. Peut-être Merope avait-elle raison.
— En parlant de danger, ajouta-t-il, voici tous les raids. Comme j’ignorais quand tu revenais, je les ai marqués du 7 septembre au 31 décembre. La liste est affreusement longue, alors je l’ai enregistrée aussi, au cas où tu souhaiterais faire un implant.
Il lui tendit une épingle mémoire.
— Les heures indiquent quand les bombardements commençaient, pas quand les sirènes d’alerte aérienne retentissaient. Je suis encore en train de potasser ça, mais j’ai pensé qu’il valait mieux que je te trouve les heures des raids au cas où tu partirais bientôt. Et, si c’est le cas, les raids démarraient en général vingt minutes après l’avertissement des sirènes. Oh ! par ailleurs, en bus, il est probable que tu ne puisses pas entendre sonner les sirènes. Le bruit du moteur les couvre.
— Merci, Colin. Tu as dû passer des heures et des heures à travailler là-dessus !
— Des heures, acquiesça-t-il, fier de lui. C’était difficile de découvrir ce qui avait été frappé. Les journaux n’avaient pas le droit de publier les dates ni les adresses des bâtiments qui étaient bombardés.
Polly hocha la tête.
— Rien ne pouvait être imprimé si cela risquait d’aider l’ennemi.
— Et un bon paquet des rapports du gouvernement a été anéanti pendant la guerre et après, avec la bombe de précision, puis la Pandémie. Et il y a eu un tas de bombes perdues. Ce n’est pas comme les attaques de V1 et de V2. Pour elles, on dispose des heures exactes et des coordonnées. J’ai recensé les cibles principales et les zones de concentration, expliqua-t-il, en les pointant sur le listing, mais beaucoup d’autres éléments ont été touchés ailleurs. La recherche démontre que plus d’un million d’édifices ont été réduits en miettes, et ces papiers n’en citent qu’une fraction. Ainsi, ce n’est pas parce que la liste mentionne Bloomsbury que tu pourras te balader sans risque dans une autre partie de Londres. En particulier l’East End : Stepney et Whitechapel, et des endroits comme ça. Ce sont ceux qui ont été frappés le plus fort. Sur la liste, tu as juste les bâtiments qui ont été complètement détruits, pas ceux qui ont souffert de dommages partiels, ou dont les fenêtres ont été soufflées. Les éclats de verre, ou les billes de plomb qui provenaient des obus antiaériens ont tué des centaines de gens. Il te faudra longer les bâtiments aussi près que possible pour rester protégée si tu te retrouves dehors pendant un raid. Les éclats des shrapnels…
— … peuvent me tuer. Je sais. Tu as passé trop de temps avec M. Dunworthy. Tu commences à parler exactement comme lui.
— Bien sûr que non. Mais je n’ai pas envie qu’il t’arrive quelque chose. Et M. Dunworthy a raison au sujet des risques que tu cours. Trente mille civils ont été tués pendant le Blitz.
— Je sais. Je serai prudente, je te le garantis.
— Et si jamais tu es blessée, par des éclats d’obus ou quoi que ce soit, pas de souci. Je promets de venir à ton secours, si tu te trouves en difficulté.
Oh ! Seigneur, Merope ne s’était pas trompée !
— C’est juré : je marcherai contre les façades, assura-t-elle d’un ton léger. À propos de M. Dunworthy, tu ne lui as pas raconté que j’étais de retour ?
— Non. Je ne lui ai même pas dit que je suis ici. Il me croit au lycée.
Parfait. Elle n’avait donc pas à s’inquiéter qu’il vende la mèche à son sujet.
— Merci pour la liste. C’est une aide formidable.
Elle lui sourit, puis se rappela que ce n’était pas une bonne idée, vu les circonstances.
— Je ferais mieux de retourner à ma prépa, annonça-t-elle avant de commencer à traverser la rue.
— Attends ! appela-t-il, courant pour la rattraper. Y a-t-il une autre recherche dont tu aurais besoin ? N’importe quoi ? En plus des heures des sirènes, bien sûr ? Veux-tu une liste des autres abris au cas où tu ne pourrais pas atteindre une station de métro ? ou une liste des modèles de bombes ?
— Non. Tu as déjà passé trop de temps à m’aider, Colin, et tu as ton propre travail scolaire en cours et…
— Ce sont les vacances toute cette semaine, et cela m’est égal. Je t’assure. C’est un excellent entraînement pour le moment où je deviendrai historien. J’y retourne de ce pas.
Et il descendit la rue en bondissant.
Polly revint à Recherche et se fit implanter la liste des raids de Colin. Ainsi, elle ne perdrait pas de temps à les mémoriser. Puis elle s’en fut à Fournitures prendre ses papiers et ses lettres, et gagna enfin la Bodléienne pour étudier.
Elle avait mémorisé tous ces documents auparavant, quand elle pensait qu’elle partirait d’abord pour le Blitz, mais elle avait oublié la plus grande part de ses acquis dans l’intervalle. Elle vérifia le rationnement, le black-out, les événements qu’un contemporain devait connaître à l’automne de l’année 1940 – la bataille d’Angleterre, l’opération Lion de mer, la bataille de l’Atlantique –, et pour finir elle apprit par cœur la carte d’Oxford Street. Elle se demanda si elle n’allait pas enregistrer de même la carte du métro, mais elle était affichée dans toutes les stations. À la place, elle ferait mieux de mémoriser les numéros des bus, et…
— Je t’ai cherchée partout ! s’exclama Colin avant de s’écrouler sur une chaise de l’autre côté de sa table. J’ai oublié une question : où vivras-tu quand tu seras là-bas ? Il y a des milliers d’abris à Londres.
— Quelque part à Marylebone, Kensington ou Notting Hill. Cela dépend de l’endroit où je peux trouver une chambre à louer.
Elle lui mentionna les restrictions de M. Dunworthy : un-kilomètre-d’Oxford Street-et-pas-plus-loin.
— Alors je vais commencer par les abris circonscrits dans ce rayon. Et, si j’ai le temps, j’élargirai au reste du West End. Oh ! et quand reviens-tu ? Pour que je puisse te marquer ceux que tu dois éviter ?
— Le 22 octobre.
— Six semaines, traduisit-il d’une voix distraite. Et ensuite tu fais les raids des zeppelins. Combien de temps passeras-tu en 1915 ?
— Je l’ignore. Ça n’a pas encore été planifié. Je ne peux pas me permettre d’y penser maintenant. Je dois me concentrer pour aller au bout de la mission présente. Écoute, Colin, j’ai une masse de boulot en retard. Est-ce que tu avais juste besoin des dates ?
— Oui. Non. Je voudrais te demander une faveur.
— Colin, je serai heureuse de parler de toi à M. Dunworthy, mais je doute vraiment qu’il m’entende. Il maintient catégoriquement que personne ne doit se rendre dans le passé avant d’avoir vingt ans. Je sais que tu as déjà voyagé dans le passé, et probablement dans l’un des endroits les plus dangereux où quiconque soit jamais allé, mais…
— Non, ce n’est rien de tout ça.
— Ah, non ?
— Non. Je veux que tu partes pour le Blitz en temps-réel, pas en temps-flash.
— C’est le cas, déclara-t-elle, surprise.
Ce n’était certainement pas ce qu’elle s’attendait à ce qu’il lui demande.