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— M. Dunworthy a exigé que la fenêtre de saut soit ouverte toutes les demi-heures au cas où je serais blessée, et cela se passera donc en temps-réel.

— Ah ? Parfait.

Qu’avait-il en tête ?

— Pourquoi veux-tu que je parte en temps-réel pour cette mission ?

— Pas pour celle-ci. Pour toutes tes missions.

— Toutes mes… ?

— Oui. Ainsi je pourrai te rattraper. En âge. Le fait est… (Il s’interrompit pour déglutir.) Le fait est que je te trouve tout simplement super…

Oh là là !

— Colin, tu es…

Elle s’arrêta avant de dire : « un enfant », juste à temps !

— … tu n’as que dix-sept ans. J’en ai vingt-cinq…

— Je sais, mais ce n’est pas comme si nous étions des gens ordinaires. Si c’était le cas, je te l’accorde, ce serait plutôt décourageant…

— Et illégal.

— Et illégal, concéda-t-il. Mais nous sommes des historiens. Ou du moins, tu es une historienne, et je le deviendrai, et nous disposons du voyage temporel, si bien que je pourrai ne pas être toujours plus jeune que toi. Ou dans l’illégalité. (Il sourit.) Écoute, si je fais quatre missions de deux ans ou six missions de dix-huit mois, et si je les fais toutes en temps-flash, je peux avoir vingt-cinq ans pile au moment où tu reviendras du Blitz.

— Tu ne peux pas…

— Je sais, M. Dunworthy représente un problème, mais je trouverai un moyen de le convaincre. Et, même s’il m’empêche d’aller dans le passé avant que je sois en troisième année, j’arriverai à supporter ce délai tant que tu n’exécuteras aucune de tes missions en temps-flash.

— Colin…

— Ce n’est pas comme si je te demandais d’attendre pendant des années entières. Enfin, ce seraient des années entières, mais les miennes, pas les tiennes, et je m’en fiche. Et ces années ne seraient pas si longues si tu m’emmenais sur le Blitz.

— C’est totalement exclu.

— Je ne veux pas dire pour faire le Blitz. Si je suis tué, je ne risque pas de te rattraper. J’irais dans le Nord, là où sont partis les évacués.

— Non. Et je croyais que tu souhaitais me rattraper. Si tu viens avec moi, nos âges relatifs demeureront les mêmes.

— Pas si je ne reviens pas avec toi. Je pourrais m’attarder jusqu’à la fin de la guerre – c’est-à-dire cinq années –, et là revenir en temps-flash. Cela me ferait vingt-deux ans, et il ne me resterait plus qu’une ou deux missions à faire. Que je pourrais exécuter de la même façon, ainsi tu n’aurais pas à m’attendre du tout.

Elle devait mettre un coup d’arrêt à cette folie.

— Colin, il faut que tu trouves quelqu’un de ton âge.

— Tout juste. Et tu auras précisément mon âge dès que…

— C’est ridicule. Avant d’avoir atteint vingt-deux ans, tu auras eu le temps de changer mille fois d’idée. Comme au sujet de ton désir de partir aux croisades…

— Non, je n’ai pas changé.

— Mais tu disais…

— Je raconte ça aux gens pour qu’ils n’essaient pas de m’en dissuader. J’ai parfaitement l’intention de m’y rendre ainsi qu’au World Trade Center. Et je ne changerai d’avis sur aucun des deux. Quel âge avais-tu quand tu as su que tu voulais devenir historienne ?

— Quatorze ans, mais…

— Et tu veux toujours en être une, n’est-ce pas ?

— Colin, c’est différent !

— Pourquoi ? Tu savais ce que tu voulais, et je sais ce que je veux. Et j’ai trois ans de plus que toi à la même époque. Je sais que tu penses que j’éprouve une espèce d’amour juvénile, qu’à dix-sept ans, on est trop jeune pour être amoureux de quelqu’un…

Non, pensa-t-elle, je sais que ce n’est pas le cas. Et elle se sentit soudain désolée pour lui.

Erreur. Il avait évidemment pris son silence pour un encouragement.

— Ce n’est pas comme si je demandais le moindre embryon d’engagement, reprit-il. Tout ce que je désire, c’est que tu me donnes une chance de te rattraper, et quand nous aurons tous les deux le même âge… Ou, attends, préfères-tu les hommes plus âgés ? Je peux viser n’importe quel âge de ton choix. Attention, pas soixante-dix ans, ou que sais-je : je ne veux pas patienter ma vie entière, mais je serais disposé à atteindre trente ans, si tu préfères les hommes plus vieux…

— Colin ! s’exclama-t-elle, éclatant de rire malgré elle. Je n’ai pas le temps de te laisser me parler comme ça. Tu as dix-sept ans…

— Non, écoute, quand j’aurai le bon âge, quel qu’il soit, si tu ne m’aimes pas, ou si tu es tombée amoureuse de quelqu’un d’autre pendant ce temps… Ce n’est pas le cas, hein ? Tu n’es pas amoureuse de quelqu’un ?

— Colin !

— Tu l’es ! Je le savais ! Qui est-ce ? Ce garçon américain ?

— Quel garçon américain ?

— À Balliol. Le grand et beau Mike quelque chose.

— Michael Davies. Il n’est pas américain. On lui a fait un implant L-et-A. Et c’est juste un ami.

— Alors, c’est quel historien ? Pas Gerald Phipps, j’espère. C’est un vrai boulet…

— Je ne suis pas amoureuse de Gerald Phipps ni d’aucun autre historien.

— Parfait, parce que nous sommes absolument faits l’un pour l’autre. Je veux dire, un contemporain ne marchera pas : ou ils sont morts avant ta naissance, ou ce sont des vieux. Et il est inutile de tomber amoureux de quelqu’un de notre époque parce que même si vous débutez au même âge, après quelques missions en temps-flash, tu deviendras trop vieille pour lui. Et eux, ils ne peuvent pas venir à ton secours s’il t’arrive quelque chose. Aussi, la seule issue, c’est un autre historien, et ça tombe bien, je vais être historien.

— Colin, tu as dix-sept ans !

— Mais ça passera vite ! Tu sentiras les choses différemment quand j’aurai vingt-cinq…

— Tu en as dix-sept aujourd’hui, et j’ai du pain sur la planche. Cette conversation est terminée. Maintenant, file !

— Pas avant que tu m’aies au moins promis que tu feras ta mission zeppelin en temps-réel.

— Je ne promets rien du tout.

— Bon, alors promets au moins que tu y réfléchiras. Je prévois d’être d’une beauté et d’un charme renversants quand j’aurai vingt-cinq ans. (Il lui adressa son sourire de filou.) Ou trente ans. Tu pourras me dire ce que tu préfères quand je te rapporterai la liste des sirènes.

Et il s’envola, laissant Polly secouer la tête, amusée.

Elle avait le sentiment qu’il avait raison : avec cette chevelure d’un blond flamboyant et ce sourire désarmant, il allait devenir clairement irrésistible d’ici quelques années. Elle ne serait pas surprise si, dans dix minutes, il revenait avec une autre question et encore plus d’arguments sur les liens qui les unissaient l’un à l’autre, aussi décida-t-elle d’emporter les cartes à la chambre de Lark pour les mémoriser.

Elle s’arrêta en chemin pour demander à Garde-robe quand sa jupe noire serait prête.

— Dans trois semaines, dit la tech.

Trois semaines ? Je vous avais priée de la mettre en urgence !

— Elle est programmée en urgence.

Ce qui signifiait qu’elle ferait mieux d’accepter la bleu marine. Elle ne voulait pas que l’absence de jupe l’empêche de partir.

Parce qu’il manquait un clou, le fer à cheval fut perdu.

C’était l’un des adages favoris de M. Dunworthy. Elle dit à la tech qu’elle s’était finalement décidée pour la jupe bleu marine. Elle conviendrait, après tout.