— Faut prendre un canasson ! brailla Alf pendant une leçon d’Una particulièrement pénible. Ça s’ra plus fastoche d’y apprendre à conduire qu’à celle-là, révérend !
— J’crois qu’le révérend y devrait m’apprendre à conduire, déclara Binnie. Je s’rais mille fois meilleure qu’Una.
Aucun doute. Cependant, une version des Hodbin en Bonnie et Clyde, avec Binnie conduisant la voiture pour s’enfuir, c’était la dernière chose dont le pasteur avait besoin.
— Si vous voulez vraiment aider à gagner la guerre, allez chercher des papiers pour la campagne de recyclage ou trouvez-vous autre chose à faire !
Hélas ! le lendemain, Eileen s’aperçut qu’ils avaient « recyclé » le carnet de rendez-vous de lady Caroline, une première édition de Shakespeare, et toutes les recettes de cuisine de Mme Bascombe.
— Ils sont impossibles, se plaignit-elle au pasteur quand il arriva pour sa leçon suivante.
— Notre religion nous l’enseigne, l’espoir d’une rédemption est accessible à tous, proféra-t-il avec la componction d’un discours en chaire, mais, je dois l’admettre, les Hodbin nous poussent aux limites de cette conviction.
Et il entreprit de lui montrer comment faire marche arrière avec l’Austin.
Elle se sentait coupable qu’il passe tant de temps à l’initier. Il ne restait plus que quelques semaines avant son départ. Il aurait dû former quelqu’un d’autre, présent quand la guerre commencerait à s’intensifier. Elle se conforta en se disant que la situation de Backbury n’avait pratiquement pas nécessité d’ambulanciers. Pas un bombardement, et le crash d’un seul avion, en 1942, un Messerschmitt allemand, à l’ouest du village. Mort sur le coup, le pilote n’avait pas eu besoin d’ambulance. Et, de toute façon, le rationnement de l’essence empêcherait rapidement tout le monde de conduire quoi que ce soit.
Elle doutait que des leçons supplémentaires perfectionnent Una ou Samuels, et Mme Bascombe refusait toujours aussi résolument d’apprendre. Quand le pasteur tenta de la persuader, elle s’exclama :
— Je ferai de mon mieux pour aider à gagner cette guerre, comme tout le monde, mais pas dans une automobile, et je me fiche de ce que Sa Seigneurie désire.
— Moi, j’crains pas les guimbardes, déclara Binnie. Vous pourriez m’les donner à moi, ces leçons, mon révérend !
— Qu’en pensez-vous ? demanda-t-il à Eileen plus tard. Elle assimile vraiment vite.
C’était un euphémisme !
— Je la trouve bien assez dangereuse à pied, répondit-elle.
Cependant, après une semaine où Binnie n’avait cessé de voler les enseignes des portails d’entrée, elle se ravisa.
Quand elle l’avait surprise avec le panneau « Cottage Hyacinthe » de Mlle Fuller, l’adolescente s’était exclamé « on doit l’faire ! », et lui avait montré une directive du War Office vieille d’un an qui ordonnait l’enlèvement de tous les poteaux indicateurs. Eileen décida qu’entre deux maux conduire risquait d’être le moindre.
— Mais tu devras faire exactement ce que le révérend te demande, exigea-t-elle d’un ton sévère. Et interdiction de mettre le pied dans l’Austin en dehors de tes leçons de conduite.
Binnie hocha la tête.
— Alf, y peut aussi en avoir, des leçons ?
— Non. Il n’est pas autorisé à monter dans la voiture avec toi. Pas un instant. Est-ce clair ?
Binnie acquiesça, mais quand elle et le pasteur revinrent au manoir après leur première tentative, Alf était affalé sur le siège arrière.
— Nous l’avons trouvé au bout du chemin, expliqua le pasteur. Il s’est tordu la cheville.
— L’est plus fichu de marcher du tout, renchérit Binnie.
— Une belle histoire, commenta Eileen en ouvrant la portière arrière. Tu ne t’es pas abîmé la cheville, Alf. Dehors ! Maintenant !
Alf sortit, grimaçant.
— Ouaille ! ça m’fait mal !
Binnie l’aida à boitiller jusqu’à l’entrée des serviteurs, appuyé sur elle de tout son poids.
— Ils sont vraiment bons, apprécia le pasteur, qui les regardait s’éloigner. Ils devraient envisager de faire du théâtre. (Il sourit à Eileen.) Surtout si l’on se représente que la cheville foulée était une improvisation de dernière minute. Nous avons débouché du tournant plutôt brusquement et l’avons surpris : il se préparait à répandre des punaises sur la route.
— Pour crever les pneus des Allemands quand ce sera l’invasion, pas de doute !
— Pas de doute !
Il jeta un coup d’œil à Binnie, qui franchissait la porte avec son poids mort.
— Pour prévenir toute attaque future contre mes pneus, je crois qu’il vaut mieux que je garde un œil sur lui pendant les prochaines leçons. Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas l’intention de le laisser derrière le volant et, de toute façon, il n’est pas assez grand pour atteindre les pédales. (Il sourit.) Binnie se débrouille bien. Je suis heureux que vous ayez suggéré de lui donner des leçons.
Oui, eh bien, nous verrons, mon révérend !
Pourtant, même si Binnie conduisait beaucoup trop vite – « les ambulances doivent filocher, pour arriver à l’hosto avant qu’les gens y calanchent » –, les leçons se déroulaient par ailleurs sans accroc, et Eileen était éperdue de reconnaissance pour ces quelques moments où elle cessait de se demander ce que les Hodbin étaient en train de fabriquer, d’autant que quatre nouveaux évacués étaient arrivés, tous en guenilles, et l’un d’entre eux pisseur au lit.
Chacun de ses instants libres passait à repriser et à coudre des boutons, mais ils se faisaient rares, ces instants épargnés. Lady Caroline avait décidé que tout le monde devait apprendre à se servir d’une pompe à main portative, et elle leur annonça que le pasteur allait leur montrer comment mettre en panne une automobile en enlevant la tête et les fils de l’allumeur.
Dans l’intervalle, Eileen tentait de garder un œil sur Alf et Binnie, qui avaient arrêté de chahuter durant les leçons d’Una et s’engageaient dans des projets plus ambitieux, tels que déterrer les roses primées de lady Caroline afin de planter un jardin de la victoire, si bien qu’Eileen commença de compter les jours qui la séparaient de sa libération.
Quand elle en avait le temps.
Alan, le fils de lady Caroline, vint de Cambridge avec deux amis passer les vacances au manoir, ce qui promettait encore plus de lessives et de lits à faire et, tandis que les nouvelles de la guerre empiraient, de plus en plus d’évacués arrivaient. À la fin de mars, ils étaient si nombreux que le manoir ne pouvait pas les accueillir tous. Il fallait les répartir dans les villages alentour, et dans chaque cottage et ferme des environs.
Eileen et le pasteur se servaient des leçons de conduite pour prendre les enfants en triste état à la gare. Ils étaient souvent en sanglots, ou le train les avait rendus malades, et plus d’un vomit dans la voiture pendant que le pasteur et son élève les emmenaient sur le lieu de cantonnement qui leur avait été attribué. Certains de ces lieux se révélaient extrêmement rudimentaires, avec des cabinets extérieurs et de sévères parents nourriciers qui s’imaginaient que des raclées régulières étaient indiquées pour des gosses âgés de cinq ans.
Si ceux dont elle avait la charge n’avaient pas déjà submergé Eileen, elle aurait été plus que capable d’étudier les évacués « dans des situations variées ».