Mais ils en étaient à vingt-cinq enfants, plus de la moitié présents à l’origine et revenus après leur retour à Londres. À mi-avril, ils étaient tous là, excepté Theodore. Sa mère n’a probablement pas réussi à le récupérer au train, se disait Eileen, tout en dressant d’une main lasse de nouveaux lits. Je ne peux croire que j’ai pu me plaindre un jour de ne pas avoir assez d’évacués !
Elle était si occupée qu’elle ne tenta même pas de se rendre au point de transfert, bien qu’elle n’ait pas traversé depuis février. En eût-elle eu le temps, il était presque impossible de s’échapper sans se faire repérer et suivre par les Hodbin, ou sermonner par Mme Bascombe sur les dangers des rencontres avec les jeunes hommes dans les bois. Et il ne lui restait plus qu’une semaine de mission.
J’arriverai sûrement à tenir quelques jours de plus…
Pourtant, lorsque deux lots supplémentaires d’évacués leur parvinrent, les cheveux pleins de poux, elle en fut moins certaine. Elle passa la semaine entière à leur laver la tête à la paraffine. Minuit avait sonné, le dimanche, quand elle put enfin s’enfermer dans sa chambre, découdre un bout de l’ourlet de son manteau, et en extraire la lettre que Fournitures lui avait procurée… Il était sans doute préférable qu’elle ne l’ait pas sortie plus tôt. Aucune cachette ne pouvait être considérée comme sûre avec les Hodbin.
La lettre était à son nom, et l’adresse de réexpédition indiquait un village qui n’existait pas dans le lointain Northumberland. Elle avait été légèrement salie de façon à la rendre illisible, tout comme le cachet de la poste. Elle la déchira pour l’ouvrir.
« Chère Eileen, était-il écrit, viens aussi vite que possible. Maman va très mal. J’espère que tu arriveras à temps. Kathleen. »
Elle devait faire en sorte que Mme Bascombe ou Una la découvrent sur son lit après qu’elle serait partie. Elle se demanda si elle n’allait pas la cacher sous le matelas jusqu’au lendemain après-midi, puis évoqua les Hodbin et l’enfouit de nouveau dans la doublure de son manteau, faufilant l’ourlet pour le refermer.
Levée à 5 heures le lundi, elle travailla comme une forcenée toute la matinée afin que chaque chose soit en ordre avant le début de son demi-jour de congé, à 13 heures. Elle espérait qu’ils pourraient trouver quelqu’un pour la remplacer. Elle avait supposé que lady Caroline embaucherait simplement une autre servante quand elle s’en irait, mais hier Mme Bascombe avait dit que Mme Manning passait une annonce depuis trois semaines et n’avait pas eu la moindre réponse.
— C’est la guerre. Les filles qui devraient être domestiques sont parties rejoindre les Wrens ou les ATS. Les filles, ça ne pense à rien d’autre qu’à faire la chasse aux soldats, de nos jours.
Pas toutes !
Eileen se débarrassa de son uniforme et mit le corsage et la jupe dans lesquels elle était arrivée au manoir. Elle retira l’enveloppe de la doublure de son manteau, sortit la lettre et la disposa sur le lit de telle façon que l’on puisse croire qu’elle l’avait laissée tomber dans sa hâte.
On frappa à la porte.
— Eileen ? demanda Una.
Oh ! quoi, maintenant ?
Eileen entrebâilla la porte.
— Que se passe-t-il, Una ?
— Mme vous mande dans le salon.
Eileen ne pouvait pas annoncer à Una qu’elle était sur le point de partir, pas alors qu’elle était censée plier bagage sur-le-champ, trop affolée pour penser à prévenir quiconque après avoir lu la lettre de sa sœur. Il fallait qu’elle aille voir ce que voulait lady Caroline.
C’est probablement une autre troupe de pisseurs au lit pleins de poux…
Elle remit son uniforme et se précipita dans le couloir.
Ou alors elle a décidé que le personnel devait apprendre à faire fonctionner un canon de DCA.
Eh bien, quoi que ce soit, Eileen n’aurait plus à s’y coller après aujourd’hui. Elle n’aurait plus jamais à se tenir devant elle, les mains jointes et les yeux sagement baissés, à prendre ses ordres en disant :
— Vous m’avez demandée, ma’ame ?
— Oui, dit lady Caroline d’un air sévère. Mlle Fuller est venue me rendre visite. Elle sort tout juste d’ici. Quand elle se trouvait à la réunion du Women’s Institute, hier, quelqu’un a volé l’ornement de capot et les poignées de porte de sa Daimler.
— Sait-elle qui c’était ? interrogea Eileen, bien qu’elle connaisse déjà la réponse.
— Oui. Elle a vu l’un des coupables s’enfuir. C’était Alf Hodbin. Ce genre de comportements scandaleux ne peut être toléré plus longtemps. Dieu me soit témoin que je fais de mon mieux, comme il en a toujours été, mais je ne peux abriter des criminels au manoir.
— Je veillerai à ce qu’ils soient rapportés par Alf, mentit Eileen. Est-ce que ce sera tout, ma’ame ?
— Non. La chef de cantonnement, Mme Chambers, vient cet après-midi. Elle amène trois enfants de plus. Deux d’entre eux devaient être envoyés au Canada, à l’origine, mais leurs parents ont décidé que l’Atlantique nord était trop dangereux.
Il l’est, approuva Eileen en silence, se remémorant le City of Benares, qui serait torpillé en septembre et dont le naufrage tuerait soixante-dix-sept petits évacués sur les quatre-vingt-dix qu’il transportait.
— Mme Chambers me garantit que ce sont des enfants très bien élevés.
Eileen en doutait et, même s’ils l’étaient, trois jours dans le voisinage de Binnie et Alf pouvaient changer un ange en un vandale qui séchait les cours, jetait des pierres, et volait les têtes d’allumage.
— Il faudra préparer des lits. Je ne serai pas présente cet après-midi. Nous avons une réunion de la Women’s Home Defence à Nuneaton, Mme Fitzhugh-Smythe et moi, et je compte sur vous pour vous occuper des tâches administratives quand Mme Chambers arrivera. Elle sera là à 15 heures.
Et c’est la dernière fois que tu peux m’obliger à faire quelque chose pendant ma demi-journée de congé !
— Oui, ma’ame. Y aura-t-il quelque chose d’autre ?
— Dites à Mme Chambers que je suis désolée d’avoir dû m’absenter, ajouta lady Caroline, qui enfilait ses gants. Oh ! et après que vous aurez installé les enfants, cette fibre de coton doit être déchirée en bandes et en rouleaux pour bandages. J’ai promis que ce serait fait pour la réunion de demain du St John Ambulance. Et demandez à Samuels d’avancer la voiture. (Elle attrapa son sac.) Vous pouvez y aller.
C’est exactement ce que j’ai l’intention de faire !
Eileen descendit en courant prévenir Samuels puis remonta en trombe dans sa chambre. Mais, avant qu’elle ait même commencé à déboutonner son uniforme, Una surgit pour l’informer que Mme Chambers l’attendait en bas avec trois enfants.
— Il doit y avoir une erreur, gémit la fille, presque en larmes. Ils ne peuvent venir ici, n’est-ce pas ?
— Malheureusement, si. Madame est-elle partie ?
Una hocha la tête.
— Qu’est-ce qu’on fera, avec encore plus de gosses ? pleurnicha-t-elle. Nous en avons déjà tant !
Et Una ne s’en sortirait jamais avec les formulaires administratifs. Eileen jeta un coup d’œil à sa montre. 14 h 30. Les gamins arriveraient de l’école dans une heure.
Je les abandonne en plein chaos, elle et Mme Bascombe, je peux au moins installer les nouveaux évacués avant mon départ.
— Allez dresser trois lits de plus dans la nursery, je m’occupe de Mme Chambers. Où sont-ils ?