— Oui. J’écris un papier pour mon journal sur les dispositifs déployés contre l’invasion le long de la côte. Comment Saltram-on-Sea s’est-elle organisée ?
— Organisée ? Je l’ignore… Nous avons la Home Guard…
— Quelle est sa tâche ? Patrouiller sur les plages pendant la nuit ?
— Non. Les volontaires font surtout des manœuvres, dit-elle avant d’ajouter dans un murmure : et ils restent assis chez nous à se vanter de leurs exploits pendant la dernière guerre.
Ainsi, quelle que soit la raison qui avait empêché le transfert d’opérer la nuit d’avant, ce n’était pas la Home Guard.
— Avez-vous des guetteurs sur la côte ?
— Le docteur Grainger.
Qui était à Norwich, en visite chez sa sœur…
M. Tompkins émit depuis sa table un filet de syllabes incompréhensibles. Mike se tourna vers Daphne.
— Que dit-il ?
— Que nos gars ne laisseront jamais Hitler arriver en France.
Eh bien, Hitler était déjà en France, il avait pris Boulogne et Calais, et il était sur le point de conquérir Paris.
— Papa dit que nos gars chasseront Hitler et qu’il rentrera à Berlin la queue entre les jambes. Il dit que nous aurons gagné la guerre dans quinze jours.
Personne ne voit-il jamais se profiler un désastre ? se demandait Mike. C’était comme à Pearl Harbor. En dépit de dizaines d’alertes et d’avertissements, les Américains avaient été complètement surpris. Ils n’avaient pas davantage vu venir le World Trade Center, ni Jérusalem, ni la Pandémie. Et à Saint-Paul, le jour qui avait précédé l’arrivée à pied du terroriste qui portait sous son bras la bombe de précision, laquelle allait réduire en miettes la cathédrale et la moitié de Londres, le sujet brûlant, c’était de décider s’il était ou non approprié de vendre des tee-shirts arborant La Lumière du monde dans la boutique de cadeaux.
Au moins, ici, les contemporains avaient une excuse : on avait lourdement censuré les nouvelles en provenance de France. D’un autre côté, ils étaient en guerre depuis presque huit mois, durant lesquels Hitler avait parcouru l’Europe comme un couteau tranche une motte de beurre. Et Dunkerque était juste de l’autre côté de la Manche.
On se serait attendu à ce qu’ils s’imaginent que quelque chose se passait.
Mais apparemment non. Aucun des fermiers et des pêcheurs qui entrèrent pendant l’heure suivante ne discutèrent d’autre chose que du temps, et tout ce qui intéressait Daphne, c’était de parler des stars de cinéma américaines.
— Je suppose que vous en avez rencontré des tas, en tant que journaliste. Connaissez-vous Clark Gable ?
— Non.
— Oh ! fit-elle, avec encore plus de déception que lorsqu’il lui avait appris qu’il n’y avait pas d’Indiens rouges. C’est l’acteur que je préfère !
Et elle se mit à lui raconter le scénario tout entier d’un film qu’elle avait vu la semaine précédente, et qui impliquait des espions, une amnésie, et la quête épique d’un amour perdu.
— Il l’a cherchée pendant des années et des années ! C’était terriblement romantique.
Et pendant ce temps, là-haut, à Douvres, la Royal Navy organise les bateaux en convois, et les marins à la retraite, les capitaines de pédalos et les pêcheurs se présentent, tous volontaires pour les armer, et je suis en train de rater ça !
Ce n’était pas comme s’il avait pu rentrer à Oxford et recommencer. Lorsqu’un historien avait visité un emplacement temporel, il ne pouvait plus y retourner, et ce n’était pas seulement l’une des précautions superfétatoires de Dunworthy. C’était une loi du voyage temporel, comme certains des premiers historiens l’avaient appris à leurs dépens. La nuit du 28 mai et maintenant le matin du 29 étaient désormais à jamais hors de son atteinte.
Peut-être pourrai-je assister aux derniers jours de l’évacuation, et ensuite revenir faire les trois premiers ?
Mais Dunworthy n’accepterait jamais. Si quelque chose tournait mal, et si Mike se trouvait toujours là quand la fin de son séjour le 28 sonnerait, il mourrait ! Par surcroît, lors d’un deuxième essai, le décalage risquait de s’aggraver encore.
Neuf heures, puis neuf heures et demie et 10 heures passèrent sans signe de M. Powney.
Je ne supporterai pas de rester assis ici toute la journée…
Mike informa Daphne qu’il sortait faire un tour dans le village.
— Oh ! mais je suis certaine que M. Powney arrivera vite, maintenant. Son départ a dû être retardé.
Le mien aussi ! pensa Mike avant de lui affirmer qu’il avait besoin d’interviewer quelques autres personnes du coin sur les préparatifs contre l’invasion. Il lui fit promettre de venir le chercher si Powney se montrait et quitta l’auberge. Il devait bien y avoir quelqu’un avec un véhicule dans ce village ! On était en 1940, bon Dieu, pas en 1740 ! Quelqu’un devait bien posséder une voiture ! ou un bateau, quoique Mike n’aimait guère l’idée de s’aventurer dans la Manche, qui était pleine de mines et de sous-marins. Plus de soixante des sept cents petites embarcations qui avaient participé à l’évacuation avaient été coulées. Il ne s’engagerait sur l’eau qu’en dernier ressort.
Cependant, malgré une recherche attentive dans chaque ruelle et jardin de derrière, il ne trouva rien, pas même un vélo. Et Douvres était trop éloigné pour l’atteindre à vélo. Il descendit jusqu’au quai où trois pêcheurs, dont l’édenté M. Tompkins, se prélassaient en discutant… de quoi ? Du temps !
— Ça s’annonce mal, assurait l’un d’eux sans ôter la pipe de sa bouche.
M. Tompkins marmonna quelque chose d’inintelligible, et le dernier, qui sentait fort le poisson, marqua son accord d’un ample hochement du crâne.
— Je dois me rendre à Douvres, dit Mike. Y a-t-il quelqu’un, ici, qui accepterait de m’y conduire en bateau ?
— Sam tonnerai qu’fo rouffiez rérin phare iri, déclara M. Tompkins.
Comme il avait secoué la tête en même temps qu’il parlait, Mike interpréta ses paroles comme un non.
— Et l’un de vous ? Je pourrais payer…
Il hésita. Trois livres, c’était évidemment beaucoup trop.
— Dix shillings, compléta-t-il.
C’était évidemment trop peu. Tompkins et le type à l’odeur de poisson secouèrent leur tête sur-le-champ.
— C’est la tempête, là, ça souffle ! assura le fumeur de pipe.
La Manche avait été aussi tranquille qu’une mer d’huile pendant la totalité des neuf jours de l’évacuation, mais Mike ne pouvait guère avancer ce fait.
— Je vous paierai une livre.
— Non, fiston, intervint l’homme au parfum de hareng. La Manche est trop dangereuse.
Aucun de ces trois-là ne serait volontaire pour aller à Dunkerque, c’était clair.
Il faudrait qu’il déniche quelqu’un d’autre. Il commença de descendre le quai.
— Harold fra peut-être cap de t’embarquer, lui cria le fumeur de pipe.
Mike revint sur ses pas.
— Harold ?
— Oui. Capitaine Harold.
Un officier de marine. Parfait. Il saurait comment gouverner à l’écart des sous-marins et des mines.
— Où puis-je le trouver ?
— Fol roffrez sul Lassie June, baragouina M. Tompkins. Il briroldssu pique lardsu la litre dla molle vaisselle coule y a coince choux.
Mike se tourna vers le fumeur de pipe.
— Où puis-je trouver le… quel est le nom du bateau, déjà ?
Mais avant qu’il ait pu obtenir la réponse, M. Tompkins proféra :