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Trop tard, elle avait traversé.

Dans une cave, où elle discernait à peine un mur de brique et une porte noire dont la peinture s’écaillait à l’extrême. Sur les côtés, deux autres murs de brique et, au-dessus d’elle, un plafond bas. Derrière, trois marches conduisaient au reste de cette cave pavée, pleine de barriques et de caisses d’emballage. En temps normal, les sous-sols étaient de bons points de chute mais, pendant le Blitz, ils avaient servi de refuges.

Polly s’immobilisa un moment, l’oreille tendue vers un éventuel bruit de voix – ou de ronflement – en provenance d’une partie de la cave qu’elle ne pourrait pas voir, mais elle n’entendit rien. Discrètement, elle essaya d’ouvrir la porte. Qui était fermée.

Magnifique ! Elle avait débarqué sur un site verrouillé, et plus elle le détaillait dans la pénombre, plus elle en déduisait que ça ne datait pas d’hier. Entre les gonds de la porte et le sol dégoûtant, une toile d’araignée emprisonnait un bataillon de feuilles mortes. À moins qu’elle ne découvre une fenêtre pour filer d’ici, il lui faudrait attendre l’ouverture du point de transfert et demander à Badri de lui chercher un autre site. En priant pour que M. Dunworthy n’ait pas annulé sa mission dans l’intervalle.

Pourvu qu’il y ait une fenêtre ! se dit-elle en montant les marches et, quand elle en atteignit le sommet, elle comprit pourquoi elles étaient jonchées de feuilles mortes, elles aussi. La cave n’en était pas une. C’était un passage exigu entre deux bâtiments, et la porte close qu’elle avait tenté de forcer était l’entrée latérale d’un immeuble, enfoncée dans une embrasure. Une corniche au-dessus du passage avait au moins partiellement empêché quiconque de remarquer le halo depuis les étages, mais l’avait-il caché depuis la rue qui se trouvait à l’extrémité ? Si un passant pouvait le déceler, le saut ne serait praticable qu’une fois la voie désertée. De ce fait, il deviendrait difficile à utiliser.

Pour explorer plus avant, elle se faufila entre les piles de tonneaux, son manteau étroitement serré contre elle. Elle craignait qu’il se déchire. Ou se salisse. Une épaisse couche de poussière couvrait le haut des barriques, et des amas de feuilles mortes crissaient sous ses pas.

Pourvu que je sois bien arrivée en septembre, et pas en novembre ! se disait-elle alors qu’elle se glissait derrière l’avant-dernier baril. Je ferais mieux d’établir et de fixer mes coordonnées spatio-temporelles. Dès que j’aurai vérifié si le halo est perceptible de la rue.

Mais ce n’était pas une rue. C’était une allée, elle aussi pavée de briques, que bordaient les dos aveugles de bâtiments également en brique. Manufactures ? Magasins ? Quelle importance ! Ce qui comptait, c’était que même si le halo était visible d’ici, personne ne pourrait le voir des immeubles en face et, de nuit, l’endroit serait désert.

Attentive, elle se pencha pour regarder l’allée. Personne. Elle était presque aussi sombre que le passage. Trop pour 6 heures du matin. Soit il s’était produit un décalage, soit l’étroite allée était plus obscure que la rue. Elle jeta un coup d’œil à son extrémité. Les immeubles y formaient une masse indistincte.

Pas de décalage. Le brouillard. Ce qui signifiait qu’il pouvait être n’importe quelle heure. Dans le Londres des années 1940, il arrivait que le smog provoqué par les poêles à charbon transforme midi en minuit. Cependant, Polly avait sans le moindre doute atteint la Seconde Guerre mondiale : sur le mur qui jouxtait le passage, quelqu’un avait dessiné l’Union Jack et gribouillé à la craie « Londres tiendrat ! » Il y avait de fortes chances que son saut ait amené l’historienne exactement au moment voulu. Au petit matin du 10 septembre, le brouillard avait été très dense.

Elle se rendit au bout de l’allée, tendit l’oreille quelques instants afin de déceler un éventuel bruit de pas, puis se décida à jeter un coup d’œil circonspect dans la rue. Aussi loin que pouvait porter son regard à travers le brouillard, personne en vue, et pas un véhicule non plus sur la route plus large qu’elle devinait sur sa gauche, ce qui signifiait que la fin d’alerte n’avait pas sonné. Et qu’il n’y avait donc pratiquement pas eu de décalage.

Néanmoins, elle ne savait toujours pas où elle se trouvait. Elle devait le découvrir, si possible avant la fin de l’alerte, mais avant de quitter l’allée, il lui faudrait prendre des repères sûrs afin de la reconnaître et retrouver le site de transfert. Elle retourna vers le passage pour en mémoriser les immeubles. Le plus proche avait de larges doubles portes, et celui qui le jouxtait un escalier de bois délabré dont les deux branlantes volées de marches menaient à une porte noire d’apparence aussi dégradée que celle du point de saut. Puis s’ouvrait le passage, que Polly aurait loupé sans le graffiti « Londres tiendrat ! » Les barriques le cachaient aussi bien que le renfoncement. Un préposé à la Défense passive pouvait regarder droit dedans sans le repérer.

À supposer même qu’on songe à contrôler l’allée. Elle semblait aussi encombrée de feuilles mortes et de toiles d’araignées que le passage. Ce qui était parfait.

Elle continua le long de la voie, en quête d’autres particularités remarquables, mais les immeubles de brique n’arboraient aucune marque distinctive, à l’exception de l’antépénultième, un ouvrage de style Tudor à colombages, noir et blanc.

Excellent : Tudor, « Londres tiendrat ! », escalier branlant, doubles portes brunes.

Elle n’aurait pas besoin de tout ça, comprit-elle dès qu’elle eut quitté la ruelle. Une grande affiche était appliquée sur le mur à proximité, une caricature d’Hitler, avec sa moustache si caractéristique, la mèche sur l’œil, qui glissait furtivement la tête au coin d’un bâtiment au-dessus de ces mots : « Restez vigilants. Dénoncez tout individu au comportement suspect. »

C’était une chance que la fin d’alerte n’ait pas sonné. Personne ne la verrait se comporter bizarrement dans la rue alors qu’elle tentait de comprendre où elle était arrivée. Ce qui ne s’annonçait pas simple. Au début de la guerre, les contemporains avaient démonté ou effacé d’un coup de pinceau tous les noms des rues afin de ralentir les Allemands en cas d’invasion. Pour déterminer sa localisation exacte, il ne lui restait plus qu’à espérer trouver un point de repère aussi efficace que la flèche d’une église, une station de métro ou, si elle était à Kensington, les portes de Kensington Gardens. Pas les grilles, démantelées et données lors de la campagne pour la collecte de la ferraille, mais, selon sa position géographique, l’Albert Memorial, ou la statue de Peter Pan.

Il fallait qu’elle se dépêche. Le brouillard s’épaississait. À l’exception des immeubles adjacents, tout se couvrait d’un voile. Le peu de lumière qui subsistait s’amenuisait. Une authentique purée de pois londonienne ! se disait-elle, marchant vers l’artère plus large dans l’espoir d’y bénéficier d’une meilleure perspective. Mais la mélasse y était encore plus dense, et plus lugubre de minute en minute. Elle voyait à peine l’avenue s’incurver un peu plus bas sur sa droite. Et elle s’était trompée sur la fin de l’alerte parce que deux femmes jaillirent du smog comme des fantômes et traversèrent sous son nez. Si l’on en jugeait par l’oreiller que la plus proche tenait dans ses bras, elles quittaient un abri pour rentrer chez elles. Elles descendirent rapidement la rue et les ténèbres les avalèrent.

Polly dépassa les bâtisses qui faisaient face à l’allée du point de transfert : une boulangerie, une boutique de tricot et, au coin, une pharmacie à bow-windows. Toutes paraissaient miteuses et en grand besoin de travaux de rénovation. Il fallait espérer que ce soit dû aux pénuries de la guerre, et non à un décalage qui l’aurait envoyée dans l’East End.