Je dois m’assurer que je n’ai pas atterri à Whitechapel ou à Stepney. C’est là que les raids du 10 septembre s’étaient abattus. En cas de décalage spatial, s’il s’avérait qu’elle se trouvait dans l’East End, elle devrait séance tenante regagner l’allée, Oxford et M. Dunworthy, que cela lui plaise ou non. Elle scruta les vitrines des magasins, en quête d’une note d’information qui lui donnerait un indice sur sa position. Elle n’en aperçut aucune, mais la présence de vitres lui indiquait qu’elle était bien arrivée au moment requis. Aucune n’était brisée, et un seul des commerçants avait quadrillé le verre de bandes de papier pour le renforcer. Le Blitz ne pouvait pas avoir commencé depuis plus de quelques jours.
Un taxi noir fantomatique la dépassa, et un homme coiffé d’un chapeau melon traversa devant elle d’un pas encore plus vif que celui des femmes.
En retard au travail !
Ce qui signifiait qu’elle s’était trompée : l’heure était plus tardive. Un journal était plié sous le bras du passant. Le vendeur devait être ouvert à proximité. Elle pourrait acheter le Times, et au moins s’assurer que la date du jour était bien la bonne, le 10. Et demander quelle était la rue. De toute façon, elle aurait besoin d’un journal pour chercher un appartement.
Elle n’apercevait pas de boutique de journaux de ce côté de la voie. Elle s’avança au bord du trottoir et scruta l’obscurité. Si un bus passait, il afficherait sa destination, mais Polly n’était pas certaine de réussir à la lire, avec ce brouillard qui assombrissait tout. Elle parviendrait peut-être à héler le conducteur, et elle lui raconterait qu’elle s’était perdue dans le smog, puis elle lui demanderait où diable elle avait abouti.
Hélas ! pas un bus, ni un taxi, ni une automobile ne se présentèrent. Elle attendit de longues minutes, dans une obscurité de plus en plus impénétrable, l’oreille tendue vers un éventuel bruit de moteur, puis elle laissa tomber et traversa la rue. Elle n’avait pas atteint le bord du trottoir quand un bus la frôla dans un rugissement.
Pauvre idiote !
Si M. Dunworthy avait été là, il l’aurait sortie si prestement du Blitz qu’elle en aurait eu le tournis. Quant à la destination du bus, en sautant hors d’atteinte, elle avait manqué l’occasion de la lire.
Pas plus de marchand de journaux de ce côté de la voie. Juste une boucherie, qui côtoyait un magasin de primeurs. « T. Tubbins, fruits et légumes », mentionnait l’inscription sur le store d’un vert approprié. Des paniers pleins de choux s’adossaient au mur, de part et d’autre de la porte. Ce n’était pas encore ouvert, mais sur la vitrine de droite on avait affiché une annonce officielle ou quelque chose d’approchant.
Polly s’avança pour la déchiffrer. Elle espérait que ce serait des instructions antiaériennes et que l’adresse de l’abri le plus proche lui serait indiquée, ou au moins qu’elle serait tamponnée d’un « arrondissement de Marylebone » en bas de la feuille, mais il s’agissait seulement d’une liste des règles de rationnement.
Deux boutiques plus loin, elle découvrit un bureau de tabac qui n’était pas seulement ouvert, mais dont le comptoir présentait un assortiment de journaux. Derrière, un homme à la moustache adéquatement jaunie demanda :
— Puis-je vous aider, mademoiselle ?
— Oui, répondit-elle en franchissant le seuil. Je…
La sirène d’alerte de raid aérien commença d’entonner son chant miaulant caractéristique. Polly se retourna et regarda dehors, décontenancée.
— Chaque nuit un peu plus tôt ! s’exclama le buraliste avec amertume.
— Un peu plus tôt ? répéta-t-elle d’un air absent.
Il hocha la tête.
— La nuit dernière, c’était à sept heures et demie. Et ce soir, l’alerte…
L’alerte. Elle entendait le vagissement en montagnes russes d’un début d’alerte, pas de sa fin. Quand elle comprit son erreur, tout ce qu’elle avait vu jusque-là s’emboîta à sa place. On n’était pas le matin, mais le soir, et les femmes qu’elle avait croisées ne revenaient pas d’un refuge, elles s’y rendaient.
— Vaut mieux rentrer chez vous, déclara le marchand, qui tenait la porte.
— Attendez…, commença-t-elle en fouillant dans son sac pour en sortir son porte-monnaie, il me faut un journal !
Mais il avait fermé la porte.
— S’il vous plaît, appela-t-elle à travers la vitre. Où…
Il secoua la tête, descendit le store et verrouilla sa boutique. Une autre sirène, plus proche, se déclencha. Colin avait dit qu’on disposait de vingt à trente minutes avant le début d’un raid, mais Polly entendait déjà vrombir au loin les avions.
Dénicher un abri. Au plus vite ! Tu n’as rien à faire dehors pendant un raid aérien, a fortiori si tu te trouves dans l’East End.
Et même si ce n’était pas le cas. Colin avait raison. Il y avait eu un tas de bombes perdues. Et toutes les vitrines de ces magasins étaient en verre.
Il doit y avoir un refuge quelque part près d’ici. Les femmes s’y rendaient.
Elle revint en courant à la rue, en quête d’un avis placardé ou du symbole rouge barré d’une station de métro, mais durant les quelques minutes passées avec le buraliste la nuit et le brouillard étaient tombés comme un rideau de couvre-feu. Elle n’y voyait plus rien. Et les avions approchaient. Ils la survoleraient sous peu.
Ce qui signifiait qu’elle était bien dans l’East End, et qu’elle devait retourner à son point de chute afin d’en décamper aussi vite que possible. Hélas ! elle n’avait aucune chance de retrouver son chemin dans le noir. Elle ne parvenait même pas à discerner le trottoir devant elle, ni à décider si elle était sur le point d’en descendre.
Elle avança un pied prudent d’exploratrice… et s’écrasa contre quelqu’un.
— Oh ! je suis affreusement désolée ! Je ne vous avais pas vu.
Et elle n’y arrivait toujours pas. La personne était une épaisse silhouette d’obscurité qui se découpait sur les ténèbres plus vagues de la rue. Avant qu’il ne commence à parler, elle n’aurait pas su dire que c’était un homme.
— Vous fabriquez quoi dehors en plein raid, mam’selle ? gronda-t-il. Pourquoi vous êtes pas dans un abri ?
— Je le cherchais.
Elle plissait les yeux afin de déchiffrer les traits de l’inconnu. C’était inconfortable de converser avec quelqu’un qui demeurait invisible.
— Où se trouve-t-il ?
— Par ici.
Apparemment, lui la voyait puisqu’il l’attrapa par le bras. Il la tira jusqu’au croisement puis le long d’une allée transversale. Il ne me reste plus qu’à espérer que ce n’est pas l’un de ces agresseurs contre lesquels M. Dunworthy me mettait en garde, pensait Polly, qui serrait de près son sac en bandoulière tandis qu’elle se laissait entraîner dans la voie étroite. À moins que ce ne fût un passage, dans lequel il l’emmenait pour la détrousser ? ou pire !
Si je me fais assassiner pendant ma première nuit de Blitz, M. Dunworthy me tuera !
Son ravisseur la houspillait, et la course dans le noir lui sembla durer des siècles avant de prendre fin, brusquement.
— Descendez là ! lui ordonna-t-il en la poussant en avant.
À cet instant, une explosion suivit un grondement sourd et le ciel au sud s’embrasa brièvement, soulignant les immeubles autour d’eux d’un jaune criard, et illuminant droit devant elle une volée de marches en pierre qui s’enfonçaient dans les ténèbres.