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Était-ce un abri, là-dessous ? ou des complices à l’affût ? Aucun panneau porteur du symbole adéquat n’était accroché près de l’escalier.

Une seconde explosion retentit. Polly se tourna pour affronter l’homme, dans l’espoir que la déflagration lumineuse lui révélerait la rue, et un moyen de fuir. Tout lui apparut, la rue, et aussi les lettres peintes en blanc sur le casque métallique de l’homme.

Un garde de l’ARP. Soixante-quinze ans bien sonnés.

— Descendez ! ordonna-t-il de nouveau, désignant les marches maintenant invisibles. Vite !

Polly obéit, avançant aveuglément, ses mains cherchant la rampe, ses pieds tâtonnant au bord des marches étroites et hautes. Il y eut une autre explosion, également proche, qui ne produisit pas de lumière. Déjà bien engagée dans la descente, Polly ne voyait plus rien. Elle lorgna vers le haut des marches, mais tout était si noir qu’elle était incapable de savoir si le garde était resté pour contrôler qu’elle s’exécutait, ou s’il était parti alpaguer quelqu’un d’autre pour le tirer jusqu’à l’abri.

À condition qu’un abri soit bien ce qu’elle était censée trouver au pied de l’escalier. Si tant est qu’il ait un pied, d’ailleurs. Il semblait se prolonger à l’infini. Elle continua de progresser avec prudence, tâtant chaque marche avant de passer à la suivante. Une éternité plus tard, elle atteignit un sol pavé et découvrit une porte en bois, barrée par un antique loquet de fer. Qui refusa de s’ouvrir, sans doute condamné. Elle frappa.

Pas de réponse.

Ils ne m’ont pas entendue, se dit-elle, et elle frappa derechef, plus fort.

Toujours pas de réponse.

Et si le garde avait été désorienté dans le noir et m’avait amenée au mauvais endroit ? Et si c’est une allée qui mène à l’entrée latérale d’un entrepôt ? rumina-t-elle en se remémorant la toile d’araignée sur la porte noire du point de transfert. Et s’il n’y a personne de l’autre côté ?

Il y eut une nouvelle explosion. Je ne peux pas rester ici ! Elle fit demi-tour et revint à tâtons jusqu’à l’escalier. Une bombe percuta presque la tête des marches, et encore deux, coup sur coup.

Elle se retourna vers la porte.

— Laissez-moi entrer ! hurla-t-elle, martelant le panneau de ses deux poings.

Et, comme elle n’obtenait aucune réponse, elle enleva l’une de ses chaussures et tapa sur l’huis à coups redoublés, essayant de se faire entendre malgré le vacarme du raid.

La porte s’ouvrit. Le brutal afflux de lumière l’éblouit et elle éleva sa main – qui tenait toujours la chaussure – en visière pour protéger ses yeux. Debout sur le seuil, elle clignait des paupières, figée devant la scène qui s’offrait à elle. Des gens assis sur des couvertures et des tapis s’appuyaient contre les murs, et un chien était étendu de tout son long au pied de l’un des réfugiés. Trois vieilles femmes trônaient côte à côte sur un banc à haut dossier. Celle du milieu tricotait… ou plutôt elle avait tricoté jusque-là. Maintenant, comme tous les autres, elle examinait la porte et Polly. Dans le coin le plus éloigné, un homme âgé au maintien aristocratique avait baissé la lettre qu’il lisait pour regarder la nouvelle arrivante, tout comme les trois petites filles blondes qui s’étaient arrêtées en plein milieu d’une partie de serpents et échelles.

Leurs visages étaient dépourvus d’expression, pas un sourire de bienvenue, même l’homme qui lui avait ouvert restait impassible. Aucun ne bougeait ni n’émettait un son. Ils étaient pétrifiés, comme si elle les avait brusquement interrompus au milieu d’une phrase, et le danger et la peur régnaient en maîtres dans la pièce.

Une pensée traversa Polly tel un éclair. Ceci n’est pas un abri. L’individu qui m’a conduite ici n’était pas un vrai garde. Il a volé ce casque de l’ARP, et ces gens font juste semblant d’être venus chercher refuge.

Ridicule ! L’homme qui l’avait accueillie était à l’évidence un ecclésiastique. Il portait un col romain et des lunettes, et elle n’avait pas débarqué dans le Londres de Dickens, mais en 1940.

C’est moi. Il doit y avoir quelque chose qui cloche dans mon allure.

Elle s’aperçut qu’elle tenait toujours sa chaussure à la main et se pencha pour la remettre à son pied, puis regarda de nouveau l’assemblée et ce qu’elle avait perçu auparavant devait avoir été une illusion d’optique due à son imagination débordante parce que, maintenant, la scène lui paraissait parfaitement normale. La femme aux cheveux blancs lui sourit gentiment avant de reprendre son tricot ; le gentleman aristocratique plia sa lettre, la rangea dans son enveloppe et la glissa dans la poche intérieure de son manteau ; les petites filles recommencèrent à jouer ; le chien s’étendit et posa son museau sur ses pattes.

— Entrez donc, dit l’ecclésiastique, qui souriait.

— Fermez la porte ! cria une femme.

Et quelqu’un d’autre précisa :

— Le black-out…

— Oh ! désolée ! s’excusa Polly.

Elle se retourna pour fermer derrière elle.

— À cause de vous, nous serons tous à l’amende, râla un gros bonhomme.

Polly poussa la porte, et le révérend la barra, mais apparemment pas assez vite.

— Qu’est-ce que vous fabriquez ? s’enquit une femme décharnée à l’air revêche. Vous montrez aux Boches où on est ?

Adieu le mythe de la franche camaraderie du Blitz !

— Désolée, répéta-t-elle.

Elle jeta un coup d’œil à la ronde en quête d’un endroit où elle pourrait s’asseoir. Il n’y avait aucun meuble en dehors du banc et, comme il était occupé, tout le monde s’était installé sur le sol ou sur des couvertures. Il ne restait qu’une place libre, entre le gros réfugié qui craignait les amendes et deux jeunes femmes aux lèvres peintes et en robes brodées de paillettes, qui papotaient avec animation.

— Excusez-moi, puis-je m’asseoir ici ? interrogea Polly.

L’homme afficha un air contrarié, mais grommela son assentiment, et les jeunes femmes acquiescèrent, se serrant l’une contre l’autre pour lui faire de la place avant de continuer leur bavardage.

— … et après, il m’a demandé de le retrouver à Piccadilly Circus pour danser avec lui !

— Oh ! Lila, incroyable ! s’exclama son amie. Tu ne vas pas y aller, quand même !

— Non, bien sûr que non, Viv. Il est beaucoup trop vieux. Il a trente ans !

Polly se remémora Colin et réprima un sourire.

— Je lui ai dit : « Vous devez trouver quelqu’un de votre âge ! »

— Oh ! Lila, tu n’as pas pu faire ça !

— Bien sûr que si. Je ne serais pas sortie avec lui, de toute façon. Je ne choisis que des hommes en uniforme.

Polly enleva son manteau, l’étala, s’assit dessus et observa la pièce. À l’évidence, c’était l’une des caves de boutiques ou d’entrepôts transformées d’urgence en abris au début du Blitz. Elle s’était attendue à quelque chose de plus sommaire compte tenu de l’apparition récente des hostilités. En trois jours, les réfugiés avaient repoussé tout son contenu à l’extrémité, à l’exception du banc à haut dossier, et d’épaisses poutres en bois de charpente étayaient le plafond. Une pompe à main portative, un seau d’eau et une hache étaient dressés d’un côté de la porte. De l’autre, un réchaud à gaz, une bouilloire, des tasses, des soucoupes et des cuillères s’entassaient sur une table.

L’organisation des occupants n’évoquait pas non plus un abri de fortune. La tricoteuse avait apporté ses pelotes de laine, son châle et ses lunettes de lecture ; une nappe à thé brodée habillait la table et les petites filles, dont Polly estimait qu’elles étaient âgées de trois, quatre et cinq ans, ne disposaient pas seulement de leur jeu de société, mais aussi de plusieurs poupées, d’un ours en peluche, et d’un gros livre de contes de fées, dont elles réclamèrent la lecture à leur mère.