— Lis-nous « La Belle au bois dormant », demanda l’aînée.
— Non, l’histoire avec l’horloge, protesta la cadette.
L’horloge ? De quelle histoire s’agit-il ? s’interrogeait Polly.
Ses sœurs se posaient apparemment la même question.
— C’est quoi, cette histoire d’horloge ? s’enquit l’aînée.
— « Cendrillon », claironna la petite comme si la réponse était évidente.
La troisième enleva son pouce de sa bouche.
— C’est l’histoire avec la chaussure ! s’exclama-t-elle, et elle désigna Polly.
Qui supposa qu’elle lui avait sans doute évoqué Cendrillon, alors qu’elle se tenait à la porte avec un pied nu. Et, tout comme l’héroïne du conte, elle avait mal évalué ses coordonnées spatio-temporelles, avec un résultat approchant le désastre. La comparaison s’arrêtait là : Cendrillon ne se prenait pas des bombes sur la tête.
Badri avait envisagé un décalage de deux heures, pas de douze ! Le matin du dix devait être un sacré point de divergence pour qu’il y ait eu autant de différence. À moins que quelqu’un ne se soit trouvé dans le passage, en dépit de son apparence déserte, ou dans un endroit d’où l’on pouvait apercevoir le halo et empêcher le transfert d’opérer. Quelle qu’en soit la raison, elle avait perdu toute une journée d’une mission déjà trop courte.
Elle étudia les gens qui l’entouraient. À côté de la tricoteuse siégeait un portrait craché de vieille fille de ce début du XXe siècle avec ses chaussures brunes à lacets et son chignon gris fer que maintenaient des peignes en écaille. Tout ce petit monde aurait pu sortir d’un des romans policiers de Merope : la frêle doyenne aux cheveux blancs, le révérend, la grincheuse à la langue de vipère, le gros bourru qui évoquait furieusement un militaire à la retraite. Le colonel Moutarde dans un abri antiaérien avec son arme de service.
Voilà pourquoi elle les avait trouvés aussi sinistres au premier coup d’œil. À moins que ce ne soit à cause de leur incroyable sang-froid. Bien sûr, ils étaient les Londoniens légendaires qui avaient affronté le Blitz avec un courage et un humour exemplaires, qui n’avaient pas même flanché lors des attaques de V1 et V2. Mais alors, quatre ans et demi de bombardements les avaient endurcis. Là, ils ne vivaient que la quatrième nuit du Blitz, et toutes les recherches qu’elle avait effectuées prouvaient que cette première semaine les avait terrifiés… surtout avant que les canons de la DCA ne commencent à tonner, le 11 septembre. Ils n’avaient dominé leur peur des bombes que petit à petit.
Or personne ne demandait : « Où sont nos canons ? »
Ni : « Où sont nos forces ? Pourquoi n’y a-t-il pas de représailles ? »
Personne ne regardait le plafond avec anxiété. Personne n’accordait la moindre attention aux grondements sourds et aux éclatements des obus. Il leur avait suffi de trois nuits pour s’adapter aux raids. La femme aux cheveux blancs leva un visage ennuyé quand retentit une détonation particulièrement bruyante, puis elle recommença de compter ses mailles. Quant au pasteur, il se remit à discuter de son office du dimanche suivant avec une matrone grisonnante à l’air redoutable.
La réfugiée maigre et revêche arborait encore une expression hargneuse, mais elle ne s’en départait sans doute jamais. Le gentleman aristocratique lisait le Times, et le chien s’était endormi. Sans les bruits sporadiques des bombes là-haut et les commentaires de Lila sur ses rencontres avec des hommes en uniforme, rien n’aurait pu indiquer qu’une guerre était en cours.
Et rien non plus n’indiquait où l’abri se situait. Puisqu’un décalage temporel s’était produit et que le filet avait opéré le transfert avec douze heures de retard, un décalage spatial paraissait improbable. L’un excluait l’autre, en général. Cependant, les bombes tombaient trop près pour que l’on soit à Kensington ou Marylebone. Polly scruta les murs de l’abri, en quête d’un nom ou d’une adresse, mais le seul affichage concernait la procédure à suivre en cas d’attaque au gaz toxique.
Allait-elle prétendre s’être perdue dans le brouillard, pour demander ensuite à quel endroit elle se trouvait ? La suspicion qui avait accompagné son arrivée l’en dissuada. Elle décida d’écouter plutôt les conversations dans l’espoir qu’elles trahiraient quelque indice, même si Lila ne l’avait pas du tout aidée en racontant son rendez-vous. La jeune fille pouvait prendre le métro à destination de Piccadilly Circus n’importe où, y compris au fin fond de l’East End. Elle expliquait maintenant pourquoi elle ne sortait qu’avec des soldats.
— C’est ma façon de participer à l’effort de guerre !
Tandis que les femmes sur le banc discutaient de modèles de tricot.
Polly reporta son attention sur le révérend. Peut-être lui, ou cette formidable personne – qu’il appelait Mme Wyvern –, mentionneraient-ils le nom de leur église ? Hélas, ils ne parlaient que de décoration florale.
— Je pensais à du lilas. Ce serait joli, sur l’autel, avançait-il.
— Non, j’ai prévu des chrysanthèmes jaunes, rétorqua Mme Wyvern et, d’évidence, sa décision l’emporterait. On aura des dahlias bronze pour la chapelle latérale, et…
— Des souris ! gazouilla la cadette des filles.
— Oui, confirma sa mère. La marraine fée de Cendrillon changea les souris en chevaux et la citrouille en un magnifique carrosse. « Tu peux aller au bal, Cendrillon, dit-elle, mais tu devras être rentrée au douzième coup de minuit. »
— Si cet abruti de chef de rayon ne nous avait pas forcées à rester pour terminer l’étalage, grommelait Viv, nous aussi, on aurait pu aller danser.
Chef de rayon ? Étalages ? Alors, Viv et Lila étaient vendeuses ! Et Polly ne portait pas le bon costume. Il lui faudrait retourner à Oxford récupérer une robe à paillettes avant de chercher un emploi.
Si elle retrouvait le site de transfert. Elle n’avait pas la moindre idée de la direction à prendre depuis cet abri.
— Ce n’est pas tout à fait la faute du chef de rayon, observa Lila. Tu as insisté pour qu’on rentre d’abord chez nous se changer.
— Je voulais que Donald voie ma nouvelle robe de bal, protesta Viv.
Polly en soupira de soulagement. Elles ne mettaient pas ces tenues pour travailler. Mais c’était trop bête ! Viv n’avait pas révélé où elles s’étaient changées.
Cela ne peut être que Stepney ou Whitechapel. Les bombes explosaient juste au-dessus de sa tête. Les infrasons râpeux d’une déflagration éclatèrent tout près, suivis d’un fracas épouvantable, un mélange de coups de canon et de marteau de forgeron qui résonnaient dans les oreilles. Elle sursauta.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Tavistock Square, lui répondit le réfugié corpulent d’une voix calme.
— Non, c’est Regent’s Park, le corrigea l’homme au chien.
— Les canons de DCA, expliqua le révérend.
Et la tricoteuse aux cheveux blancs l’appuya d’un hochement de tête.
Les canons de DCA ? Mais ils n’avaient pas été opérationnels avant le 11 ! Et, quand les tirs avaient commencé, les Londoniens avaient d’abord été terrifiés par le bruit. Ce n’est qu’après, soulagés et fous de joie, qu’ils criaient : « Hourrah ! Z’en ont pris plein la tronche ! » et encore : « Enfin ! On leur rend la monnaie de leur pièce ! »