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Pourtant, les occupants du refuge n’y prêtaient pas plus d’attention qu’aux bombes. Cendrillon captivait les petites filles, et le chien n’avait pas même ouvert les yeux. Ça ne pouvait pas être leur première nuit ici. on avait dû engager la défense antiaérienne dès le 8 ou le 9 septembre.

Un autre canon se mit à tirer dans un assourdissant « poum-poumpoumpoum ». De quoi vous dévisser les os !

— Ça, c’est Tavistock Square, assura l’homme au chien et, comme un nouveau canon, encore plus tonitruant, se joignait au concert : et celui-là, c’est le nôtre.

Le gros réfugié acquiesça.

— Kensington Gardens.

Dieu merci ! elle se trouvait bien à Kensington, ou tout près. Que les raids aient principalement touché Stepney et Whitechapel n’impliquait pas qu’ils avaient épargné Kensington. Colin ne s’était pas trompé : il y avait un tas de bombes perdues. Et un tas d’erreurs dans les souvenirs des gens, telle la date des premiers tirs de la DCA. Il leur avait semblé que des jours et des jours passaient pendant qu’ils se terraient dans les abris alors qu’il ne s’en écoulait qu’un ou deux depuis le commencement du Blitz.

Voilà la raison pour laquelle les historiens doivent se rendre sur le terrain.

Les sources historiques étaient tout simplement truffées d’erreurs. Même si elle n’avait pas l’intention de s’en ouvrir à M. Dunworthy quand elle reviendrait. Ni de lui dire que Kensington avait été bombardé le 10. Ni comment elle s’était retrouvée dehors en plein milieu d’un raid. En fait, elle ferait mieux de ne rien lui apprendre du tout, à l’exception de son adresse et de son lieu de travail.

Si seulement le buraliste ne lui avait pas fermé la porte au nez sans lui laisser une chance d’acheter le journal ! Elle pourrait consulter les petites annonces pour trouver une chambre à louer au lieu d’y gâcher un temps précieux demain matin. Avec toutes les restrictions que M. Dunworthy lui avait imposées, ça lui prendrait des jours pour dénicher la perle rare, et elle avait déjà perdu le premier.

Elle jeta un coup d’œil au gentleman, mais il monopolisait toujours son Times. Elle examina les occupants de l’abri, se demandant si le réfugié corpulent cachait un quotidien dans la poche de son manteau, ou si la dame aux cheveux blancs avait rangé le sien sous ses pelotes, mais le seul journal visible était celui de l’homme au chien. Lequel s’était assis dessus et ne semblait pas prêt à bouger.

Pas plus que les autres. Tous se préparaient pour la nuit. La tricoteuse pliait son ouvrage ; la tête contre le mur, ses voisines se blottissaient sous leur pelisse ; la mère avait fermé le livre de contes :

— « Et le prince trouva Cendrillon et la ramena dans son château… »

— Et ils furent heureux à jamais ! explosa la cadette, incapable de se contenir.

— Exactement. Au lit, maintenant !

Les deux aînées se lovèrent contre leur mère, mais la plus jeune se raidit, obstinée.

— Non ! Je veux que tu racontes une autre histoire. Celle avec le chemin en miettes de pain.

« Hansel et Gretel », traduisit Polly.

— D’accord, si tu te couches, ordonna la mère.

La petite obéit et se pelotonna sur les genoux maternels. Près de Polly, le gros réfugié avait croisé les bras, fermé les yeux, et s’était mis immédiatement à ronfler, tout comme l’homme au chien.

Je devrai attendre demain pour me chercher une chambre à louer, se dit Polly, mais quelques minutes plus tard l’homme au chien se dressa. Il se courba pour caresser l’animal qui le suivit lorsqu’il s’éloigna vers le fond de la cave, se glissa entre le paravent et les bibliothèques, et disparut dans les ténèbres.

Il est parti aux toilettes.

Polly se leva et s’avança pour contrôler la date du journal étalé par terre. Si c’était le quotidien du jour, quand l’homme serait de retour, elle lui demanderait si elle pouvait consulter la liste des chambres à louer.

— Vous pouvez pas vous asseoir là, aboya la mégère qui l’avait houspillée à son arrivée. Cette place est réservée.

— Je sais bien ! Je souhaitais juste regarder…

— Ce journal appartient à M. Simms !

Elle se hissa non sans peine et commença de traverser la pièce comme si elle s’apprêtait à livrer bataille.

— Désolée, je n’avais pas compris…, murmura Polly, qui battait en retraite vers son propre espace dédié.

Cela ne suffit pas à calmer la furie. Qui continua :

— Révérend Norris, ce journal appartient à M. Simms.

— Je suis sûr que cette jeune femme ne lui voulait aucun mal, Mme Rickett, rétorqua le pasteur d’une voix douce.

Elle n’en tint pas compte.

— M. Simms, quelqu’un comptait faucher votre journal, annonça-t-elle à l’homme au chien alors qu’il revenait.

Elle pointa un doigt délateur sur Polly.

— Elle a marché droit dessus, juste quand vous partiez.

— Je ne comptais pas le voler, protesta l’accusée. Je désirais seulement regarder les chambres à louer…

— Les chambres à louer ? répéta Mme Rickett d’une voix mordante.

Elle n’en croyait manifestement pas un mot.

— Je viens d’arriver à Londres, j’ai besoin de trouver un endroit où loger.

Polly se demandait si elle aurait dû se lever de nouveau et s’avancer jusqu’à M. Simms pour lui présenter ses regrets, mais elle craignait d’envenimer encore la situation, aussi s’abstint-elle de bouger.

— Je vous prie de m’excuser, M. Simms.

— Le journal sert à marquer ma place, déclara-t-il.

— Oui, je suis au courant, prétendit Polly qui, en fait, ignorait complètement ce détail.

C’était la source du problème. En marchant jusqu’à ce bout de papier, elle avait transgressé une sorte de règle, et plutôt cruciale, à en juger par les regards braqués sur elle. Mme Wyvern et la tricoteuse la fusillaient des yeux. Même le chien affichait un air réprobateur.

— Elle a fait une bêtise, maman ? interrogea la fillette.

— Chh ! murmura sa mère.

— Je suis vraiment désolée ! insista Polly. Je promets que cela n’arrivera plus.

Elle espérait que ses plates excuses mettraient un terme à l’incident, mais ce ne fut pas le cas.

— M. Simms s’assoit là tous les soirs, dit le gros réfugié.

— Respecter l’agencement de l’abri pour chacun est vital, vous n’êtes pas d’accord, révérend ? soutint à son tour Mme Wyvern.

Au secours ! pensait Polly. Colin, tu prétendais que tu viendrais me sauver si j’avais des ennuis. C’est le moment !

— Si elle voulait un journal, s’acharnait Mme Rickett, elle aurait dû l’acheter chez le…

Elle s’interrompit, les yeux fixés sur le gentleman. Debout, son journal plié en quatre, il traversait la pièce. Il s’arrêta devant Polly et lui présenta le quotidien avec une politesse solennelle.

— Accepteriez-vous mon Times, ma chère enfant ?

Il parlait avec douceur, mais Polly nota que sa voix, aussi raffinée que son apparence, demeurait audible pour toute l’assistance.

— Je…

— Je l’ai terminé.

Il le lui tendait toujours.

— Merci, dit-elle avec reconnaissance.

L’incident était clos. Renfrognée, Mme Rickett se rassit sur le banc. La dame aux cheveux blancs se remit à son tricot et commença de compter ses rangs, le pasteur rouvrit son livre et Lila chuchota :