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— Vous tracassez pas pour la mère Rickett. C’est une vieille peau.

Puis elle reprit le cours de sa conversation avec Viv, détaillant la soirée qu’elles rataient. Le gentleman avait réussi à désamorcer complètement le conflit. Polly ne comprenait pas bien comment. Elle lui adressa un regard de pure gratitude, mais il s’était de nouveau réfugié dans son coin pour lire un livre. Remarquant qu’il avait plié le quotidien à la page « Chambres à louer », elle entreprit aussitôt d’en inventorier les colonnes, en quête des adresses autorisées. Mayfair ? Non, trop cher. Stepney, non. Shoreditch, non. Croydon, non, catégoriquement non.

Ah ! celle-là pourrait coller. Kensington, Ashbury Lane. Quelle était l’adresse ?

S’il vous plaît, pas six, ni dix-neuf, ni vingt et un !

Sa prière muette aboutit : Onze. Excellent ! Une adresse approuvée, à proximité d’Oxford Street, et qui ne sortait pas du cadre de son budget. Pourvu qu’elle soit également proche d’une station de métro ! L’annonce indiquait : « à côté de la station Marble Arch »… qui avait été touchée de plein fouet le 17 septembre !

Elle tira une croix dessus et continua sa lecture. Kensal Green. Non, trop loin. Whitechapel, non.

— On dirait que ça se tasse, là-haut, observa Lila.

Effectivement, le vacarme semblait diminuer. Le bruit des explosions s’éloignait, et l’un des canons s’était arrêté de tonner.

— Eh, Viv ! la fin d’alerte sonnera peut-être tôt, ce soir, et on pourra encore aller danser !

Elle avait à peine fini sa phrase que le tir de barrage revenait à la charge.

— Je déteste Hitler ! s’emporta Viv. Se retrouver piégées ici un samedi soir, c’est totalement injuste !

Polly sursauta. Samedi ? On est mardi, aujourd’hui !

Mais à l’instant où cette pensée la traversait, l’évidence la foudroya. Elle l’avait eue sous les yeux tout du long : le bal où Lila et Viv avaient prévu d’aller, les canons qui tiraient depuis mercredi, si bien que personne ne les remarquait plus, les étais du plafond, le jeu de serpents et échelles, la nappe à thé brodée, autant de signes que les occupants de l’abri s’y étaient installés depuis plus de trois jours. Puis la discussion entre le pasteur et la virago quant à l’organisation de la cérémonie du dimanche… Demain !

Elle s’était complètement méprise sur les indices, tout comme à son arrivée dans la ruelle, quand elle croyait l’heure très matinale. Les canons n’étaient pas intervenus avant le 11, en définitive, et il n’était pas étonnant qu’elle ait entendu les raids frapper au-dessus de sa tête : le bombardement de Kensington datait du samedi.

Si nous sommes samedi, quatre jours se sont évaporés. Et pas n’importe lesquels ! Les premiers jours d’adaptation au Blitz avaient été cruciaux pour les Londoniens. Voilà pourquoi ils paraissaient si calmes, si bien installés. Ils s’étaient déjà cuirassés.

J’ai tout raté ! fulmina-t-elle. Badri s’attendait à un décalage de deux heures, pas de quatre jours et demi ! Et la situation s’avérait même encore pire. Demain, c’était dimanche. Impossible de chercher un emploi avant lundi.

Et comme je ne pourrai pas commencer à travailler avant mardi, j’aurai perdu une semaine entière d’observation des vendeuses, alors que j’en ai seulement six.

On ne peut pas être le 14, se dit-elle en saisissant le journal pour en feuilleter les pages à rebours, jusqu’à la une. Déjà, je ne disposais pas d’assez de temps.

Mais la date était cruellement la bonne. « Samedi, 14 septembre 1940 », indiquait l’en-tête. Et dessous, fort à propos : « Dernière édition ».

Saltram-on-Sea, le 29 mai 1940

Parce qu’il manquait un clou, le fer fut perdu. Parce qu’il manquait un fer, le cheval fut perdu. Parce qu’il manquait un cheval, le cavalier fut perdu. Parce qu’il manquait un cavalier, le royaume fut perdu.
Proverbe

En fait, l’eau ne montait guère à plus de dix centimètres, mais elle couvrait toute la cale. Mike comprenait pourquoi le capitaine lui avait demandé s’il savait nager…

— Te frappe pas, mon garçon, dit le vieil homme, qui avait remarqué la réaction de son hôte. Faut juste démarrer la pompe.

Imperturbable, il pataugea jusqu’à une trappe et l’ouvrit.

— Ma Lady est restée à quai tout l’hiver. Une heure ou deux sur la Manche et elle aura retrouvé sa jeunesse.

Mike réprima un soupir.

Une heure ou deux sur la Manche, et sa carrière s’achèvera dans les abysses. Nul besoin d’un sous-marin allemand !

Il examina la cale. Une mini-coquerie dotée d’un réchaud Primus s’adossait à l’une des cloisons et une table en bois balafré lui faisait face. Un tas de cartes et de diagrammes, une bouteille de scotch à moitié vide, une torche électrique, plusieurs flotteurs en liège et une boîte béante de sardines – ou d’appâts ? – s’y amoncelaient. Deux placards ouverts dans une autre cloison encadraient une couchette et son fatras de couvertures grises.

Le capitaine s’agenouilla et plongea le bras dans la trappe. La pompe de cale hoqueta avant de rendre l’âme.

Exclu d’aller où que ce soit sur cette ruine, même à Douvres ! Je n’ai plus qu’à me trouver un autre bateau.

L’ennui, c’est que les types sur le quai ne lui avaient pas proposé beaucoup de solutions…

Avec un soupçon de chance, Powney arrive en ville, en ce moment même !

Le capitaine Harold s’acharnait sur la pompe qui, cette fois, haleta pendant une bonne minute avant de s’étouffer.

— Lui faut juste un peu d’huile, grommela-t-il.

Il barbota jusqu’à la cuisine, alluma le réchaud sous la cafetière, et se mit à farfouiller sous une pile de cartes de navigation.

— La Marine se ramollit, voilà son problème !

Il dénicha une tasse à la propreté douteuse, et des pommes de terre en conserve. La boîte était entamée.

— Tu sais ce qu’on leur fait boire, à bord, aujourd’hui ? Du thé sucré avec un nuage de lait ! Tu imagines Nelson avec une tasse de thé ? Rhum, c’est ça qu’on picolait, nous, et du café brûlant !

Il remplit la tasse et l’offrit à Mike qui, prudent, en avala une infime gorgée. Le goût valait la couleur.

— Tu devrais voir ce qu’ils m’ont envoyé… Bon, où diable l’ai-je fourré ?

Le capitaine explorait de nouveau le bric-à-brac accumulé sur la table.

— Je sais que c’est là, quelque part… Hourra !

Il exhuma une lettre de la pile et la tendit à Mike, le geste triomphal.

— Le Small Vessels Pool m’a posté ça il y a quatre semaines.

Le Small Vessels Pool ! La « molle vaisselle coule », avait marmonné M. Tompkins. Et cette lettre était celle qui avait été adressée début mai à tous les propriétaires de petits bateaux. On leur demandait s’ils acceptaient de se porter volontaires avec leur embarcation en cas d’invasion ou autre « urgence militaire ».

— Avec ça, y avait un de leurs foutus formulaires. Six pages de rang ! Par retour, que j’ai répondu. Tu peux me croire que j’étais partant, moi et la Lady Jane ! Bons pour le service !