Et sans doute avait-il titubé en somnolant jusqu’au mécanisme afin de le mettre en route, parce qu’à son réveil il pouvait l’entendre haleter. L’eau ne clapotait plus.
Combien de temps avait-il dormi ? Il éleva son bras pour regarder sa montre, mais la pénombre était trop dense pour en déchiffrer le cadran. Quelle que soit l’heure, il faut que je contrôle si Powney est rentré, puis que je parte à la recherche de Jonathan.
Il repoussa la couverture, s’assit et descendit de la couchette.
Dans trente centimètres d’eau glaciale. À l’évidence, la pompe ne marchait pas, malgré ses râles sifflants. Un « teuf-teuf » qui emplissait la cale, si fort qu’il…
— Oh non ! s’écria Mike.
Et, dans une gerbe d’éclaboussures, il se rua sur l’échelle et la gravit. Ce n’était pas la pompe, c’était le moteur. Ils bougeaient ! Il ouvrit brutalement l’écoutille.
Sur des ténèbres encore plus profondes. Il cligna des paupières, ahuri de découvrir la nuit et la furie du vent et des embruns salés sur son visage, attendant que ses yeux accommodent.
— Tiens donc, qu’avons-nous là ? s’exclama la voix joviale du capitaine Harold. Un passager clandestin ?
Mike le discernait à peine dans le noir d’encre. Carré au gouvernail, il portait son caban et sa casquette de marin.
— Je me doutais bien que tu tenterais d’en faire partie !
— Faire partie de quoi ? demanda Mike en se hissant sur le pont.
Paniqué, il se retourna vers la poupe, mais on ne distinguait rien… que les ténèbres.
— Où allez-vous ?
— Chercher nos gars pour les ramener chez eux.
— Vous ne voulez pas dire… à Dunkerque ?
Mike criait pour dominer le sifflement du vent.
— Je ne peux pas aller à Dunkerque !
— Alors, tu ferais mieux de te mettre à nager, Kansas, parce qu’on est déjà au milieu de la Manche.
Dulwich, Surrey, le 13 juin 1944
— Tu iras au bal, Cendrillon, lui dit sa marraine la fée, mais, attention, il faudra en partir avant le douzième coup de minuit !
— Comment m’habiller ? lui demanda sa filleule. Je ne peux pas m’y rendre dans ces guenilles !
L’après-midi finissait lorsqu’elle atteignit le poste du FANY de Dulwich. Quand elle frappa, personne ne répondit.
J’aurais dû m’en douter, se dit-elle, irritée. Elles sont toutes parties chercher des fragments de V1.
Elle avait prévu de commencer sa mission le matin du 11 juin, de façon à s’installer, rencontrer et observer tout le monde pendant deux jours entiers avant l’apparition des premiers missiles, mais c’était sans compter avec les délais causés par le débarquement.
En Normandie, le jour J s’était déroulé quasiment sans accroc mais, de ce côté-ci de la Manche, le chaos l’emportait. Chaque train, bus ou route était bondé ou réservé aux forces d’invasion. Elle n’avait pas mis moins d’un jour et demi avant de réussir à organiser un transport pour Londres avec une Américaine du WAC qui devait transmettre des documents à Whitehall. À la dernière minute, on avait ordonné au WAC de les délivrer plutôt au quartier général d’Eisenhower, à Portsmouth et, quand elles étaient arrivées là, leur voiture et leur chauffeur avaient été réquisitionnés par les services de renseignements britanniques. Pendant trois jours, coincée au fin fond du Hampshire, elle avait tenté en vain d’obtenir une place dans un train pour finalement partir en stop dans la Jeep de GI américains. Mais alors les premiers V1 s’étaient déjà écrasés, et elle avait raté une chance d’observer le poste dans des circonstances « normales ».
Ou peut-être pas ? Le gouvernement n’avait pas encore reconnu que ces explosions étaient le fait de fusées sans équipage. Il ne s’y résoudrait que dans trois jours. Et pas un des quatre V1 de la nuit dernière n’avait touché Dulwich. On pouvait tout ignorer, ici, sauf si le ministère de la Sécurité intérieure avait envoyé quelqu’un du poste récupérer des fragments sur l’un des sites pour déterminer à quelle sorte d’arme on avait affaire. Hélas ! on avait évidemment dépêché les filles sur site parce qu’elle avait beau frapper, personne ne répondait. Le poste était désert.
Impossible. C’est un poste de secours. Il y a forcément une permanence pour répondre aux appels.
Elle frappa de nouveau, plus fort. Toujours rien.
Une poussée sur la porte l’ouvrit. Elle entra.
— Ohé ? Il y a quelqu’un ?
Faute de réponse, elle se mit en quête du bureau des expéditions.
Au milieu du couloir, elle entendit la musique, une chanson des Andrew Sisters : Don’t Sit Under the Apple Tree. Elle continua dans cette direction jusqu’à une porte entrebâillée. Dans la pièce, une jeune fille coiffée en queue-de-cheval et vêtue d’un pantalon lisait un magazine de cinéma, vautrée sur un sofa, une jambe passée sur l’accoudoir.
Cette fille ne sait manifestement rien des V1. Parfait !
Mary poussa la porte.
— Bonjour ! Excusez-moi, je cherche l’officier de service.
La fille bondit et plongea sur le phonographe, envoyant valdinguer son magazine dans un éparpillement de pages, avant de se résoudre à se calmer et à se mettre au garde-à-vous. Même si elle se tenait là comme un enfant fautif qui s’apprête à partir au lit sans souper, elle devait être plus âgée qu’il ne paraissait.
— Lieutenant Fairchild, ma’ame, dit-elle en saluant. Puis-je vous aider ?
— Lieutenant Kent, ralliant son unité.
Mary lui tendit ses papiers de transfert.
— Je viens juste d’être affectée à ce poste.
— Affectée ? Le major n’a rien dit de…
La fille examinait les papiers en fronçant les sourcils, puis elle sourit largement.
— Le quartier général nous a finalement dépêché quelqu’un ? Je n’y crois pas ! On avait perdu tout espoir. Bienvenue au poste, lieutenant… Pardon, quel est votre nom, déjà ?
— Kent. Mary Kent.
— Bienvenue, lieutenant Kent, reprit Fairchild avant de lui tendre la main. Je suis tellement contrite ! J’ignorais qui vous étiez. Nous sommes à court depuis des mois. Notre major s’est battue avec le quartier général pour obtenir une recrue supplémentaire, mais nous désespérions de vous voir arriver un jour.
Moi aussi !
— Si seulement vous aviez été là il y a un mois ! On était débordées, avec tous ces officiers qui avaient besoin de chauffeurs, à cause du débarquement et tout ça. Ultra, ultrasecret, tout ça… On n’était pas censées savoir quelque chose, mais il était évident que c’était parti pour barder.
Elle ajouta, les yeux brillant de fierté :
— Moi, j’ai conduit le général Patton. Maintenant, ils sont tous en France, et on est désœuvrées. Ça ne veut pas dire qu’on n’est pas contentes de vous avoir. Ce statu quo ne devrait pas s’éterniser.
J’en atteste.
— Le major y veillera. Ici, aucune oisiveté autorisée.
Elle jeta un coup d’œil coupable au magazine sur le sofa.
— Elle insiste pour que nous fassions de notre mieux pour gagner la guerre, à chaque instant de chaque jour. Elle aura ma peau si elle voit à son retour que j’ai dérogé et que vous n’avez pas visité le poste. Attendez-moi une seconde.