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— Je croyais que ce pré n’était pas censé héberger le moindre ruminant !

— Il y en avait, mais le fermier les a déplacés deux champs plus loin, lui dit Cess, qui se penchait par la fenêtre. On a choisi cet endroit pour ça. Aussi à cause de ce gros taillis, là-bas. (Il désignait vaguement un point dans l’obscurité.) Les tanks seront dissimulés sous les arbres.

— L’idée globale, ça n’était pas que les Allemands les voient ?

— Qu’ils en voient une partie, corrigea Cess. Ce bataillon en compte une douzaine.

— On doit souffler une douzaine de tanks ?

— Non, deux seulement. L’armée ne les a pas garés assez loin sous les arbres. Leurs culs pointent malencontreusement sous les branches. Je pense que ce sera plus facile si je traverse le champ en marche arrière. Aide-moi à faire demi-tour.

— Tu es sûr que c’est une bonne idée ? C’est atrocement bourbeux.

— Les traces n’en seront que plus visibles. Ne t’inquiète pas. Ce camion a d’excellents pneus. Je ne vais pas le planter.

Il tint parole. À la différence d’Ernest, quand il le conduisit à la barrière, après le déchargement des deux tanks. Le tirer de son ornière leur prit les deux heures suivantes, durant lesquelles Ernest perdit l’équilibre et s’étala dans la boue. Le centre du champ s’était mué en une fondrière hideusement défoncée.

— Les gars de Göring ne croiront jamais que des tanks ont fait ces traces, soupira Ernest, qui braquait une torche électrique à demi voilée sur le bourbier baratté.

— Tu as raison. On va mettre un tank pour cacher tout ça et – je sais ! – on va se débrouiller pour qu’il ait l’air embourbé.

— Un tank ne s’enlise jamais.

— Dans cette boue, il s’enliserait. On le gonflera aux trois quarts, et on laissera le dernier quart vide. Comme ça, il aura l’air de donner de la bande.

— Tu penses vraiment qu’ils verront ce genre de détails à quinze mille pieds ?

— Aucune idée. Mais si nous passons notre temps à discuter nous y serons encore demain matin, et les Allemands découvriront notre petit manège. Allez, aide-moi. On décharge le tank, et ensuite on revient garer le camion dans le chemin. Comme ça, on n’aura pas besoin de le traîner.

Ernest lui prêta main-forte pour descendre la lourde palette de caoutchouc. Cess connecta la pompe et entreprit de gonfler le tank.

— Tu es sûr qu’il est dans le bon sens ? demanda Ernest. Il devrait pointer vers le bosquet.

Cess braqua sur l’engin le faisceau à demi voilé de sa torche.

— C’est juste. Il est à l’envers. Aide-moi à le retourner.

À force de pousser, soulever, tirer, l’énorme masse finit par pivoter.

— Maintenant, espérons qu’il n’est pas sens dessus dessous, dit Cess. Ils devraient mentionner « Haut » sur le sommet mais, du coup, les Allemands concevraient un doute, j’imagine…

Il se mit à pomper.

— Ah ! parfait, voilà l’une des chenilles.

L’avant d’un tank commençait à émerger des plis dégonflés du caoutchouc gris-vert. Cela ressemblait étonnamment à un vrai char d’assaut. Ernest contempla la scène un moment puis récupéra un phonographe, la petite table en bois qui l’accompagnait et le haut-parleur. Il les prépara, piocha un disque dans le camion, le plaça sur le plateau et abaissa le bras de l’aiguille. Le bruit tumultueux de tanks vrombissants envahit le champ, l’empêchant d’entendre un mot de ce que Cess prononçait.

D’un autre côté, pensait-il alors qu’il tentait d’extirper de l’arrière du camion le traceur d’empreintes de chenilles, il n’avait plus besoin de sa torche. Il pourrait trouver son chemin en se guidant à l’oreille. À moins que des vaches ne paissent bel et bien dans le pré et, à en juger par le nombre de bouses fraîches qu’il écrasait, c’était tout à fait probable.

Sur la route de Tenterden, Cess lui avait affirmé que le traceur serait très simple d’emploi, et qu’il suffisait de le pousser comme une tondeuse. En réalité, il était au moins cinq fois plus lourd. Ernest devait peser sur son manche de tout son poids pour le faire avancer de quelques dizaines de centimètres. L’engin se bloquait quand l’herbe n’était pas rase, et il avait tendance à dévier en crabe.

Ernest dut retourner au camion, prendre un râteau, effacer le tracé effectué, et recommencer plusieurs fois avant d’obtenir l’empreinte plus ou moins rectiligne des chenilles entre la barrière et le tank embourbé.

Cess travaillait toujours sur le quart avant-droit.

— Ça fuit, brailla-t-il pour dominer le ronflement des tanks. Heureusement que j’ai apporté le kit de réparation de mon vélo. N’approche plus ! Un traceur, ça coupe !

Ernest hocha la tête. Il hissa l’instrument au départ de la deuxième empreinte, et entreprit de l’imprimer jusqu’à la barrière.

— Tu en veux combien en tout ?

— Au moins une dizaine de paires, et certaines doivent se croiser. Je crois que le brouillard se lève.

Le brouillard ne se levait pas. Quand Ernest alluma sa lampe de poche pour replacer l’aiguille au début du disque, il nimbait de buée le phonographe. Même s’il s’était levé, ils ne l’auraient pas su, dans ces ténèbres. Ernest regarda sa montre. Deux heures, et ils n’avaient toujours pas gonflé un seul tank. Ils s’enracinaient ici pour l’éternité.

Cess termina enfin de gonfler le tank enlisé et se traîna jusqu’au bosquet pour attaquer les deux autres. Ernest le suivait avec le traceur qui imprimait les marques de chenilles de façon à montrer où les tanks avaient été conduits sous les arbres.

À mi-chemin, le vrombissement des tanks se tut. Merde ! il avait oublié de remettre l’aiguille au début. Il traversa tout le champ pour relancer le disque et il venait de rejoindre de nouveau le traceur quand le brouillard se dissipa.

— Je te l’avais dit ! triompha Cess, brièvement car il se mit aussitôt à pleuvoir. Le phonographe !

Ernest courut à la rescousse, trouva le parapluie et l’ouvrit au-dessus de l’appareil, l’attachant avec une corde au canon en caoutchouc du tank.

L’averse dura jusqu’à l’aube et transforma la boue en mélasse. L’herbe était devenue si glissante qu’Ernest tomba deux nouvelles fois, la première en courant changer l’aiguille de place sur le disque qui s’était enrayé et bégayait encore et encore les mêmes trois secondes de vrombissement, la seconde en aidant Cess à réparer une autre fuite.

— Pense aux histoires de guerre que tu raconteras à tes petits-enfants ! le consola Cess, qui l’assistait pour essuyer le gâchis.

— Je doute fort d’avoir un jour des petits-enfants, répondit Ernest dans un crachotement de gadoue. Je commence même à me demander si je survivrai à cette nuit.

— Absurde ! Le soleil va se lever d’un instant à l’autre, et nous avons pratiquement terminé.

Cess se pencha pour observer les empreintes de chenilles, dont Ernest devait admettre qu’elles paraissaient très réalistes.

— Allez, deux dernières traces, pendant que je finis ce tank. On sera rentrés pour le petit déjeuner.

Juste à temps pour boucler mes articles et filer les porter à Sudbury avant 9 heures, se disait Ernest tandis qu’il alignait le traceur sur les empreintes précédentes et entreprenait d’avancer en poussant fort. Ce serait bien. Il n’aimait pas l’idée que ses articles attendent pendant une autre semaine, fût-ce dans un tiroir fermé à clé. Maintenant qu’il y voyait à peu près et qu’il n’était plus nécessaire de se repérer avec la torche tous les mètres, venir à bout des empreintes et charger le camion ne prendrait pas plus de vingt minutes. Trois quarts d’heure pour le retour, ils seraient rentrés à 7 heures au plus tard, ce qui lui laisserait bien assez de temps.