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Et ils semblaient indestructibles. À part les petites cartes imprimées qui notifiaient dans plusieurs des vitrines : « Abri confortable et sûr à l’intérieur », et les marques de peinture jaune-vert de détection des gaz sur les colonnes rouges des boîtes aux lettres, rien n’indiquait la guerre en cours. La devanture de Bourne and Hollingsworth affichait : « Chapeaux de femme, dernière collection de l’automne », celle de Mary Marsh : « Robes de soirée dernier cri », et l’agence Thomas Cook se présentait encore comme : « Le point de départ de tous vos voyages ».

Pour quelle destination ? se demanda Polly. Pas pour Paris, d’évidence. Hitler venait de l’occuper, comme tout le reste de l’Europe.

John Lewis and Company annonçait des soldes sur les manteaux de fourrure. Pas pour longtemps, se dit Polly, qui s’était arrêtée devant le gigantesque immeuble carré, et qui essayait d’en mémoriser l’architecture ainsi que ce qui en remplissait les grandes vitrines. Mercredi matin, il n’en subsisterait qu’une ruine carbonisée.

Elle le dépassa et se dirigea vers Marble Arch. Elle notait les horaires d’ouverture des magasins et traquait la petite annonce espérée : « Recherchons vendeur(se) », mais elle n’en découvrit qu’une, chez Padgett’s, qui se trouvait sur la liste interdite par M. Dunworthy, bien que le bâtiment n’ait pas été touché avant le 25 octobre, trois jours après la fin de sa mission.

Elle cherchait aussi un lieu où elle pourrait se nourrir, mais tous les restaurants qu’elle croisait se révélaient fermés le dimanche, et elle ne rencontrait personne pour la renseigner. Elle aperçut enfin deux adolescents devant Parson’s mais, quand elle s’approcha d’eux, elle les vit penchés sur une carte, ce qui montrait qu’ils n’étaient pas non plus familiers de cet environnement.

— Nous pourrions nous rendre à la tour de Londres, disait la fille en désignant la carte, et observer les corbeaux.

Le garçon, qui ne devait pas être plus âgé que Colin, secoua la tête.

— C’est de nouveau une prison, comme dans le temps, sauf que maintenant on y met des espions allemands au lieu de membres de la famille royale.

— Vont-ils leur couper le cou ? Comme à Anne Boleyn ?

— Non, aujourd’hui, ils les pendent.

— Oh ! s’exclama-t-elle, déçue. J’avais tellement envie de les voir !

Les corbeaux, ou les décapités ? se demanda Polly.

— Ils portent chance, tu sais, expliqua la fille. Tant que les corbeaux seront dans la tour, l’Angleterre ne sera jamais vaincue.

Voilà pourquoi, quand ils seront tous tués par une explosion le mois prochain, le gouvernement fera disparaître les cadavres dans le plus grand secret et leur substituera des bêtes vivantes.

— C’est tellement injuste ! bouda l’adolescente. Et pendant notre lune de miel !

Lune de miel ? Polly se réjouit que Colin ne puisse entendre ces paroles. Cela lui aurait donné des idées.

Le garçon consulta longuement la carte avant de proposer :

— On pourrait aller à l’abbaye de Westminster.

Ils sont ici en touristes, comprit Polly, stupéfaite. En plein milieu du Blitz.

— Ou alors au musée de cire de Mme Tussaud, continuait le garçon, voir Anne Boleyn et les autres femmes de Henry VIII.

Non, vous ne pourrez pas. Le musée de Mme Tussaud a été bombardé le 11 septembre, se dit Polly, puis : Moi aussi, je devrais visiter Londres.

Elle ne pourrait pas chercher d’emploi avant le lendemain, ni observer la vie dans les abris avant la nuit. Et, quand elle aurait commencé à travailler, elle n’aurait quasiment plus le temps de se promener dans la ville. Il ne se présenterait peut-être pas de nouvelle occasion.

Et qui sait si elle ne découvrirait pas un restaurant ouvert près de l’abbaye de Westminster ou du palais de Buckingham ? J’irai voir l’aile nord du palais, là où la bombe a failli tuer le roi et la reine, pensait-elle en marchant vers la station de métro. Ou bien elle visiterait un lieu qui ne survivrait pas au Blitz, comme le Guildhall, ou l’une des églises de Christopher Wren qui seraient détruites le 29 décembre.

Et si j’allais voir Saint-Paul ? se dit-elle soudain. M. Dunworthy adorait la cathédrale. Il en parlait à tout moment. Elle lui raconterait qu’elle l’avait explorée et qu’elle avait repéré toutes ces choses qui l’enthousiasmaient et qu’elle les avait trouvé magnifiques : la tombe de Nelson, la galerie des Murmures, le tableau de Holman Hunt, La Lumière du monde. Peut-être alors réussirait-elle à le persuader de la laisser séjourner à Londres une semaine de plus. Ou au moins à l’empêcher d’annuler sa mission.

Ah ! pas si vite… M. Dunworthy avait prévenu Polly qu’une bombe non explosée était restée enterrée sous Saint-Paul en septembre. Voyons, c’était dans la matinée du 12, mardi dernier. Il avait ajouté que trois jours avaient été nécessaires pour l’en extraire. On l’avait donc enlevée le 14… hier.

La cathédrale serait ouverte.

Polly se dirigea vers la Central Line, puis changea d’avis et emprunta la Bakerloo Line jusqu’à Piccadilly Circus. Elle prendrait un bus, cela lui permettrait de découvrir Londres sur le trajet. Et il y aurait peut-être un restaurant à l’arrivée ?

Piccadilly Circus attirait plus de monde qu’Oxford Street : des soldats, de vieux crieurs de journaux à côté d’hommes-sandwichs dont les panneaux publicitaires proclamaient : « Dernières nouvelles de la guerre »… mais là non plus, rien d’ouvert. Au centre du carrefour, des planches condamnaient la statue d’Éros. L’horloge Guinness et les publicités géantes de Bovril et du chewing-gum Wrigley étaient encore là, bien que délestées de leur glorieux éclairage électrique. On avait enlevé leurs ampoules dès le début du black-out.

Polly descendit un bout de Haymarket, à la recherche d’un café ouvert, puis revint vers le carrefour où elle trouva un bus pour Saint-Paul. Montée à bord, elle emprunta le petit escalier en colimaçon qui menait à l’étage supérieur afin de profiter de la vue. Personne d’autre ne s’y était installé, et elle comprit pourquoi dès que le bus démarra : le froid était polaire. Elle sortit ses gants de ses poches et serra son manteau contre elle, se demandant si elle n’allait pas regagner le niveau inférieur. Cependant, droit devant elle, apparaissait Trafalgar Square. Elle décida de rester.

La vaste place était presque vide, ses fontaines arrêtées. Dans cinq ans, elle serait pleine à craquer de foules enthousiastes célébrant la fin de la guerre, mais aujourd’hui même les pigeons l’avaient abandonnée.

Un bandeau proclamant : « Achetez des obligations de guerre » drapait le socle du monument à la gloire de Nelson, et quelqu’un avait planté un Union Jack entre les oreilles de l’un des lions de bronze. Polly examina ses pattes, pour voir si elles avaient déjà souffert des éclats d’obus, mais ce n’était pas encore le cas. Ensuite, elle se dévissa le cou pour regarder Nelson, tout en haut de son pilier, son tricorne sur la tête.

Après l’invasion, Hitler avait prévu d’emporter le mémorial, lions y compris, pour l’installer devant le Reichstag. Son programme secret, où tout avait été consigné, montrait qu’il avait aussi planifié de se faire couronner empereur d’Europe dans l’abbaye de Westminster, et d’éliminer de façon systématique toute personne qui le gênerait, ce qui incluait la totalité de l’élite intellectuelle. Et, bien sûr, les Juifs. Virginia Woolf figurait sur la liste de liquidation. Tout comme Laurence Olivier, C.P. Snow et T.S. Eliot. Et Hitler était arrivé incroyablement près de la réalisation de son projet.