Выбрать главу

Le bus passa devant la National Gallery et entra dans le Strand, une très large avenue. Les signes de la guerre se multipliaient, de ce côté : sacs de sable, panneaux indicateurs des refuges, et une grosse citerne d’eau devant le Savoy, à destination des pompiers. Polly ne remarquait aucun dégât. Cela changera ce soir. Le lendemain, à cette heure-ci, presque toutes les vitrines des magasins qu’ils croisaient auraient volé en éclats, et un énorme cratère se serait formé à l’emplacement même que le bus venait de quitter. Elle avait eu raison de visiter les lieux aujourd’hui.

Le bus tourna dans Fleet Street. Et droit devant, l’espace d’un instant, elle aperçut Saint-Paul. M. Dunworthy lui avait expliqué comment son dôme couleur d’étain s’érigeait au sommet de Ludgate Hill, au-dessus de la ville, mais elle ne pouvait en saisir que des aperçus intermittents entre les bureaux des quotidiens qui s’alignaient sur Fleet Street, ou par-dessus leurs toits. Dans quelques semaines, ils seraient tous si durement frappés qu’un seul journal réussirait à publier son édition du matin. Polly sourit en se remémorant sa une : « Bombe ! Plombée en tombant sur Fleet Street ».

L’église Saint-Bride se profila, fugitive, au fond d’une rue à droite, et Polly eut un aperçu de son clocher aux allures de gâteau de mariage, avec ses étages ornementés et ses fenêtres cintrées. Le 29 décembre, des flammes illumineraient ces arches, comme la plupart des immeubles qu’elles dépassaient. Toute cette partie de la ville ancienne de Londres, le Guildhall, et huit églises de Wren avaient brûlé cette nuit-là dans ce que l’Histoire appellerait le Second Grand Incendie de Londres.

Mais pas Saint-Paul. Même si les journalistes en poste avaient pensé la cathédrale perdue. Le reporter américain Edward R. Murrow avait commencé ainsi son émission de radio : « Ce soir, au moment même où je vous parle, Saint-Paul se consume. » Pourtant la cathédrale avait résisté. Et survécu au Blitz, et à la guerre.

Hélas ! pas au xxie siècle. Pas aux années de terrorisme.

Un terroriste affligé d’un complexe du martyre et pourvu d’une unique bombe de précision avait anéanti tout ce qui défilait autour de Polly. Elle leva les yeux vers le dôme, qui surgissait devant elle.

On y arrive, estimait-elle quand, quelques instants plus tard, le bus s’éloigna brusquement de sa destination en tournant à droite. Des barrières bloquaient la voie devant, et des panneaux signalaient : « Accès interdit ».

Il devait y avoir des dégâts dus au bombardement à proximité. Le bus parcourut deux rues et bifurqua de nouveau vers l’est, mais ce chemin se révéla tout aussi bloqué. Une corde avec une note manuscrite indiquait : « Danger » et, quand le bus s’arrêta, un policier au casque noir s’avança pour discuter avec le chauffeur, après quoi le véhicule se gara le long du trottoir, et les passagers commencèrent à descendre. Était-ce un raid ? Elle n’avait rien entendu, mais Colin l’avait avertie : le ronflement du moteur noyait le bruit des sirènes. Et tout le monde semblait quitter le bus. Polly se précipita dans l’escalier en colimaçon.

— Est-ce un raid ? demanda-t-elle au chauffeur.

Il secoua la tête et le policier répondit :

— Une bombe non explosée. Tout ce quartier est interdit d’accès. Où alliez-vous, mademoiselle ?

— À Saint-Paul.

— Impossible. C’est là que se trouve l’UXB. Il est tombé sur la route à côté de la tour de l’horloge, et il s’est enfoncé dans les fondations. Il est sous la cathédrale.

Non, il n’y est pas. On l’a déjà enlevé de là.

Difficile pour Polly d’avancer cela.

— Vous devrez revenir une autre fois, mademoiselle, dit le policier.

Et le chauffeur ajouta :

— Ce bus peut vous ramener à Piccadilly Circus. Vous pouvez aussi prendre le métro à la station Blackfriars. Elle est juste en bas, vous voyez ?

Il désignait le pied de la colline, où elle aperçut la bouche de métro.

— Merci, c’est ce que je vais faire, annonça Polly.

Elle marcha jusqu’au premier croisement dans la direction qu’il avait indiquée, puis jeta un coup d’œil en arrière pour vérifier si le policier et le chauffeur la surveillaient. Ce n’était pas le cas. Elle s’esquiva dans la rue transversale, se hâta d’avancer jusqu’au carrefour suivant et remonta la colline, en quête d’un chemin qui lui permettrait de passer les barrières. Elle ne s’inquiétait pas d’être repérée, excepté par des policiers. On ne trouvait que des bureaux et des entrepôts dans ce quartier. Ce serait désert un dimanche. C’était pour cette raison que l’incendie du 29 décembre avait échappé à tout contrôle. Il s’était produit un dimanche, personne n’était sur place pour étouffer les bombes incendiaires.

Un policier veillait au bout de la rue, aussi coupa-t-elle jusqu’à la suivante, qui aboutissait à un labyrinthe d’étroites allées. Il était facile de comprendre pourquoi tout avait brûlé. Les entrepôts se touchaient presque. Les flammes avaient allégrement sauté d’un bâtiment à l’autre, d’une rue à l’autre. Polly ne distinguait ni le dôme de la cathédrale, ni les tours de l’ouest, mais l’allée qu’elle avait prise montait. À travers la peinture blanche qui masquait le bord du trottoir, elle put déchiffrer : « Amen Corner ». Elle approchait du but.

Ça y était ! Elle avait atteint Paternoster Row. Elle parcourut la rue en longeant les immeubles, de façon à se réfugier dans l’embrasure d’une porte si nécessaire… et voilà ! la façade de Saint-Paul surgissait devant elle, avec sa volée de marches et son immense portique à colonnes.

Cependant, le nombre de jours requis par l’enlèvement de l’UXB ne correspondait pas à celui que lui avait indiqué M. Dunworthy : un camion et deux autopompes stationnaient dans la cour et, juste à l’extrémité des marches, des monceaux d’argile jaune hérissés de pelles, de treuils, de pioches et de planches entouraient un énorme trou. Deux hommes en combinaison maculée de glaise y déroulaient des cordes, deux autres se tenaient prêts avec des lances à incendie, d’autres encore, dont certains portaient des cols romains, observaient la scène avec une attention anxieuse. À l’évidence, la bombe gisait toujours en bas et, si l’on en croyait les expressions des membres de l’équipe de déminage, elle était susceptible d’exploser d’un instant à l’autre.

Mais elle n’avait pas explosé. Ils étaient arrivés à l’extraire et à l’emporter à Hackney Marshes pour la faire détoner. Visiter ces lieux et entrer dans la cathédrale ne représentait aucun danger, qu’ils aient sorti la bombe ou non. À condition que Polly parvienne à les dépasser sans qu’ils la voient…

Elle examina les portes de la cathédrale en haut des larges marches. Elles paraissaient trop lourdes pour que Polly puisse les ouvrir en vitesse – et en silence ! – même si elles n’étaient pas verrouillées.

Une voix d’homme cria :

— Impossible. Où est ce satané… ?

Un bruit sourd, caverneux, pétrifiant l’interrompit.

Oh ! mon Dieu ! ils l’ont lâchée ! M. Dunworthy s’est trompé sur le temps qu’ils mettraient à la sortir. Et s’il s’était trompé aussi sur le fait que la bombe n’a pas explosé ?

Allons, si la bombe avait explosé, la cathédrale se serait effondrée. Il n’y aurait pas eu d’efforts acharnés pour la sauver la nuit du 29 décembre, pas de photo réconfortante pour la montrer tel un défi bravant les flammes et la fumée, symbole d’une Angleterre invaincue, déterminée à résister. Et le Blitz, tout comme la guerre, aurait suivi un cours très différent.