Et M. Humphreys la tira vers le transept nord. Il lui fit admirer les colonnes corinthiennes et les portes en chêne du porche, puis s’exclama, désignant fièrement une nouvelle pile de sacs de sable :
— Et voilà l’édifice à la mémoire du capitaine Robert Faulknor. Son navire était gravement endommagé. Il avait perdu la plus grande partie de son gréement et ne pouvait plus riposter avec ses canons. Le vaisseau La Pique fonçait sur lui par le travers. Le vaillant capitaine s’empara de son beaupré, lia les deux bâtiments ensemble et se servit des canons du La Pique pour tirer sur les autres navires français. Son intervention courageuse permit la victoire. Malheureusement, il n’apprit jamais quelle action d’éclat il avait accomplie. Il fut tué d’une balle en plein cœur juste après avoir attaché les deux vaisseaux. (M. Humphreys secoua la tête d’un air triste.) Un véritable héros.
Il faudra que je parle de ce personnage à Michael Davies, se promit Polly. Elle se demandait où se trouvait le garçon en ce moment. Il devait partir immédiatement après elle, ce qui voulait dire qu’il était à Douvres, et qu’il observait les forces mobilisées pour l’évacuation. Mais ici, à cette époque, cela s’était déjà réalisé trois mois auparavant, et sa mission suivante, Pearl Harbor, qu’il rejoindrait dès qu’il reviendrait de Douvres, ne se produirait que dans plus d’un an.
— C’est tellement dommage que vous ne puissiez voir le monument ! Attendez, j’ai une idée.
Et il ramena Polly dans la nef. La cathédrale avait perdu son lustre doré, elle paraissait grise et froide. Les travées latérales plongeaient dans l’ombre. Polly jeta un coup d’œil furtif à sa montre. Plus de 16 heures. Elle n’avait pas imaginé qu’il puisse être si tard. M. Humphreys l’emmenait vers le guichet des entrées. On y trouvait des brochures, des reproductions en couleur de La Lumière du monde, en vente pour six pence pièce, une boîte destinée à recevoir les dons pour la « Fondation des dragueurs de mines », et un présentoir en bois rempli de cartes postales.
— Je crois que nous avons une photographie de ce chef-d’œuvre, annonça le bedeau.
Il fouillait dans les cartes postales de la galerie des Murmures, de l’orgue, et d’une monstruosité victorienne à trois étages qui devait être le monument à Wellington.
— Zut ! on dirait que nous n’en avons plus. Quel dommage ! Vous devrez revenir le voir quand la guerre sera terminée.
La porte latérale claqua, et un jeune homme aux traits anguleux entra. Il portait une salopette bleu foncé et tenait un casque et un masque à gaz.
— Alors ils l’ont eue, cette bombe, monsieur Humphreys, n’est-ce pas ? demanda-t-il au bedeau.
Lequel acquiesça.
— Vous êtes en avance, Langby. Votre tour de garde ne commence qu’à 18 h 30.
— Je veux vérifier la pompe sur le toit du chœur. Elle nous donne du fil à retordre. Auriez-vous la clé de la sacristie ?
— Oui. Un instant, j’arrive.
— Je vous détourne de vos responsabilités, dit Polly. Merci de m’avoir montré la cathédrale.
— Ah ! mais ne partez pas tout de suite. Il y a une dernière chose que vous devez admirer, assura-t-il en l’entraînant vers la travée sud.
Une autre pile de sacs de sable, sans aucun doute !
Mais ce n’en était pas une. Il l’avait amenée devant La Lumière du monde, qui était désormais à peine visible dans la pénombre.
M. Humphreys déclara, avec révérence :
— Maintenant qu’il fait presque nuit, voyez-vous comment la lanterne semble briller ?
C’était vrai. Une lueur d’un orangé chaud et doré en irradiait. Elle baignait la robe du Christ, la porte et les herbes folles qui avaient poussé tout autour.
— Savez-vous ce que le doyen Matthews a dit quand il a vu cette lumière ? « Il n’a pas intérêt à ce que le garde de l’ARP l’attrape avec cette lanterne ! » (M. Humphreys gloussa.) Quel sens de l’humour, notre doyen ! Cela nous aide beaucoup, dans des temps pareils.
La porte claqua de nouveau et un autre équipier des veilleurs du feu entra et s’avança rapidement dans la nef.
— Humphreys ! appela Langby depuis le transept.
— Je crains de devoir vous quitter, regretta le bedeau. Si vous souhaitez rester pour en profiter un peu plus longtemps…
— Non, il faut que je rentre chez moi.
Il approuva.
— Il vaut mieux ne pas se trouver dehors après la tombée de la nuit quand on peut l’éviter, dit-il avant de se hâter de rejoindre Langby.
Il avait raison. Kensington était loin, et elle devrait dénicher quelque chose d’ouvert où se restaurer avant de rentrer. Impossible de passer une nouvelle nuit sans manger. Et les raids commenceraient à 18 h 54, ce soir. Il fallait partir. Pourtant elle s’attarda quelques minutes de plus, à contempler la peinture. Le visage du Christ, dans la lumière déclinante, ne paraissait plus ennuyé, mais effrayé, et les bois qui l’entouraient n’étaient plus seulement sombres, mais menaçants.
Ne pas se trouver dehors après la tombée de la nuit quand on peut l’éviter, songea Polly, qui regardait d’un air pensif la porte close.
Je me demande si c’est la porte d’un abri antiaérien.
Londres, le 7 mai 1945
Cela ne serait-il pas merveilleux, si c’était vrai ?
Quand les trois filles empruntèrent la rue qui menait à la station de métro, elles la trouvèrent déserte.
— Et si c’était une fausse alerte, et que la guerre ne soit pas réellement finie ? demanda Paige.
— Ne sois pas idiote, lui répondit Reardon. Ils l’ont annoncé à la radio.
— Alors, où sont passés les gens ?
— À l’intérieur, dit Reardon. Venez.
Elle commença de descendre la rue.
Paige se tourna vers Douglas.
— Et toi, crois-tu que ce pourrait être encore une fausse alerte ? insista-t-elle.
— Non.
— Bon, vous venez ? les pressa Reardon. Nous allons rater la fête.
Mais quand elles entrèrent dans la station, il n’y avait personne.
— Ils sont en bas, sur les quais, décida Reardon.
Elle poussa le tourniquet de bois et, quand il s’avéra qu’il n’y avait personne non plus en bas, elle ajouta :
— Ils sont déjà tous à Londres, et nous y serions, nous aussi, sans la crise de goutte du colonel Wainwright. Son gros orteil ne pouvait pas attendre la semaine prochaine pour s’enflammer, bon sang ? (Elle sourit, béate.) Imaginez ça : nous n’aurons plus jamais à supporter le colonel Wainwright !
— Sauf si la guerre n’est pas vraiment finie, rechigna Paige. Rappelle-toi la semaine dernière, quand West Ham a téléphoné pour dire que le général Dodd avait annoncé la fin des hostilités. S’il s’agit de nouveau d’une fausse nouvelle, on ne passera pas seulement pour des idiotes, on sera mises au rapport. On aurait dû appeler le QG à Londres et vérifier l’information.
— Ce qui nous aurait encore retardées, conclut Reardon, et nous avons déjà perdu des heures !
— Mais si ce n’est pas fini…, insista Paige d’un ton hésitant. On devrait peut-être les appeler maintenant, avant de…
— Nous manquerons le métro et la fin de la guerre, claironna Reardon, qui scrutait la voie. Il est 20 heures. Tu n’es pas d’accord, Douglas ?
— En fait, il est 20 h 20, précisa Douglas.
Et chaque minute que nous perdons ici me vole une minute des festivités, ajouta-t-elle pour elle-même.