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— Je ne vois pas le nom de la station, les avertit Reardon tandis que le métro ralentissait.

— Aucune importance ! s’exclama Paige. Contente-toi de sortir. Je suis écrabouillée. J’ai l’impression d’être une sardine en boîte.

Reardon approuva et se pencha pour regarder par la vitre.

— Bonne nouvelle, c’est Strand, où on descend pour Trafalgar Square ! On dirait bien que nous allons quand même où tu voulais, Douglas !

Les portes s’ouvrirent.

— Suivez-moi, les filles ! cria Reardon gaiement. Attention à la marche !

Elle joua des coudes et Paige fit de même, appelant :

— Tu viens, Douglas ?

— Oui, cria-t-elle en retour.

Elle tentait de dépasser les hommes de la Home Guard qui, pour quelque mystérieuse raison, avaient entonné It’s a Long Way to Tipperary.

— Excusez-moi, c’est mon arrêt. Je dois descendre ici.

Mais personne ne bougeait.

— Douglas ! Vite ! braillaient Reardon et Paige depuis le quai. Le métro va partir.

— S’il vous plaît ! hurla-t-elle, dans l’espoir de se faire entendre malgré la chanson. Laissez-moi passer !

La porte commença de se fermer.

Backbury, Warwickshire, mai 1940

J’ai honte de l’avouer : je lui ai dit que c’était la faute des Allemands.

Winston Churchill, quand son petit-fils attrapa la rougeole

Binnie et le reste des évacués accueillirent la nouvelle de leur mise en quarantaine avec une explosion de réactions si sauvages qu’Eileen souhaita filer au point de transfert avant même la fin du dîner des enfants.

— Moi, on m’a foutue quarantième tout un mois ! annonça Alice. Avec Rose, on pouvait plus jouer à rien du tout. Ni dehors, ni dedans.

— Y vont pas nous foutre en quarantaine tout un mois, hein, Eileen ? interrogea Binnie.

— Non, bien sûr que non.

La rougeole ne durait que quelques jours, n’est-ce pas ? C’est bien pour cela qu’on l’appelait « la rougeole des trois jours ». Alice devait se tromper.

Quand le docteur Stuart revint ce soir-là, Eileen lui demanda à combien de temps il estimait la durée de la quarantaine.

— Cela dépend du nombre d’enfants qui seront impliqués. Si Alf restait le seul cas, ce qui me semble improbable, cela se terminera une quinzaine après la disparition des taches, disons trois à quatre semaines.

— Trois ou quatre semaines ? Mais elle ne dure que trois jours !

— Vous confondez avec la rubéole. Là, il s’agit de la rougeole, qui dure au moins une semaine après l’apparition de l’éruption.

— Combien de temps, avant cette apparition ?

— Entre trois et huit jours. Et dans certains cas, cela dépasse la semaine.

Comme Eileen connaissait Alf, il entrerait dans ces cas-là. Une semaine, plus huit jours, plus une quinzaine. Effectivement, on les bouclerait pour un mois tout entier. Si personne d’autre ne tombait malade à son tour. Impossible d’attendre la fin de la quarantaine. Elle devait partir tout de suite. Elle se demanda quelle sorte de sanction accompagnait la rupture d’une quarantaine, en 1940. Pendant la Pandémie, c’était le peloton d’exécution, mais la situation différait sûrement pour une maladie infantile. Elle patienta quand même jusqu’à ce que tout le monde soit endormi et que Samuels ronfle bruyamment sur la chaise de gardien qu’il avait tirée devant la porte d’entrée avant de descendre sur la pointe des pieds à la cuisine.

L’issue en était verrouillée, tout comme les portes-fenêtres du petit salon, les fenêtres de la bibliothèque et de la salle à manger, et l’entrée de la salle de billard.

— Les clés sont dans ma poche, l’informa Samuels quand Eileen lui posa la question le lendemain matin, et elles n’en sortiront pas. Cette petite peste de Hodbin serait bien capable de triompher d’un piège de Houdini. Je ne le laisserai pas répandre la rougeole dans tout le voisinage. Si c’est vraiment la rougeole. Je pense qu’il simule pour rester ici au lieu d’aller à l’école.

Eileen était plutôt d’accord avec lui. Alf ne se contenta pas de boire tout le potage qu’elle lui apporta pour le petit déjeuner, il en demanda plus et, quand elle vint récupérer le plateau, Una lui apprit qu’il sautait sur son lit… Et comment faire pour l’arrêter ?

Par ailleurs, le pasteur lui avait annoncé – en criant à travers la porte de la cuisine puisque Samuels refusait de le laisser entrer – que personne d’autre n’avait attrapé la rougeole à l’école de Backbury.

Lorsque Eileen monta le plateau du déjeuner, elle surprit le malade penché dans l’embrasure de la porte. Il distribuait des coups de gant de toilette mouillé à Jimmy et à Reg.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— J’me nettoie la tronche, proféra-t-il d’un ton vertueux.

— Retournez à la nursery, ordonna-t-elle à Reg et à Jimmy. Alf, au lit !

Elle le repoussa dans la salle de bal.

— Una, il ne faut pas autoriser Alf à… Où est Una ?

— Sais pas. Pourquoi c’est pas toi qui m’bichonnes ?

— Parce que tu es contagieux. (Et agaçant au-delà du possible.) Au lit ! Grimpe !

— Elle viendra m’voir quand, Binnie ?

— Elle n’en a pas le droit. Couche-toi, maintenant.

Eileen partit à la recherche d’Una qui n’était ni dans la salle de bains, ni dans la nursery où Binnie entraînait les autres enfants dans un jeu du loup tapageur. Et lorsqu’elle jeta de nouveau un coup d’œil dans la salle de bal, Alf essayait d’en ouvrir la fenêtre, entouré par les draps qu’il avait noués ensemble.

— Le doc a dit que j’avais besoin d’air, prétendit-il en affectant un air innocent.

Eileen confisqua les draps et trouva Una dans sa chambre, où elle changeait sa robe dégoulinante : Alf avait renversé la cuvette sur elle. Eileen la renvoya s’occuper du garçon.

— Je suis obligée ? la supplia Una. Vous ne pouvez pas le soigner ? Je vous donnerai mon nouveau magazine de films.

Je sais exactement ce que tu ressens !

— Impossible. Je n’ai pas eu la rougeole.

— J’aimerais tant ne pas l’avoir eue ! gémit la fille.

Eileen rapporta les draps au placard à linge. L’espace d’un instant, elle se demanda si elle n’allait pas les pendre par la fenêtre de sa chambre pour s’échapper, mais quatre étages la séparaient du sol, et le docteur Stuart arriverait dans une heure. Après un coup d’œil au garçon, – et à cette pauvre Una –, il annulerait sûrement la quarantaine. Au lieu de risquer sa vie ou de se briser un membre, Eileen rejoindrait le site en sortant tranquillement par la grande porte.

Hélas ! le docteur Stuart téléphona pour annoncer qu’il serait en retard : l’un des évacués logés chez les Pritchard était tombé d’un arbre et s’était cassé la jambe. Et à 15 heures, quand il arriva, il n’y avait plus aucun doute sur l’épidémie de rougeole. De la tête aux orteils, Alf était couvert de petits points rouges impossibles à contrefaire, Tony et Rose se plaignaient tous les deux de leur gorge et, avant que le docteur ait fini de prendre leur température, Jimmy déclara :

— Je crois que je vais vomir…

Et vomit.

Eileen passa le reste de l’après-midi à installer des lits supplémentaires et à se maudire de ne pas avoir escaladé sa fenêtre tant que c’était encore possible.

Le frère de Tony, Ralph, et la sœur de Rose, Alice, furent atteints pendant la nuit, et quand le docteur Stuart examina Edwina, il lui trouva des taches blanches à l’intérieur de la bouche, même si elle clamait qu’elle ne se sentait pas malade.