— Ça ne serait jamais arrivé si on avait pris le bateau, disait-elle, mécontente.
Eileen n’écoutait pas. Elle pensait au point de transfert. Il n’était plus possible de s’y rendre maintenant, même si elle réussissait à passer le cap de Samuels. Comment laisser les enfants sous la seule garde d’Una ? Le docteur Stuart avait promis de leur amener une infirmière, mais elle ne serait pas disponible avant le week-end et, d’ici là, le labo aurait envoyé une équipe de récupération voir pourquoi elle ne revenait pas.
S’il ne l’avait déjà fait.
— Notre quarantaine est-elle affichée sur la porte ? demanda-t-elle à Samuels.
— Absolument. Et aussi sur la grille d’entrée.
Au moins, quand ils arriveront, ils comprendront le problème. Je n’ai pas besoin de m’inquiéter à ce sujet.
C’était une bénédiction, parce qu’elle n’eut pas une minute de libre durant les jours qui suivirent, entre les plateaux à porter, les draps à laver, et les évacués à distraire, pour ceux qui n’avaient pas encore contracté la maladie.
Le docteur Stuart était déterminé à lui éviter l’infirmerie, même si Una était clairement dépassée. Pourtant, quand Reg et Letitia succombèrent à leur tour, il céda.
— Vous allez devoir donner un coup de main, j’en ai peur. Jusqu’à ce que l’infirmière vous rejoigne et que les enfants se couvrent de boutons. Dès que l’éruption apparaîtra, ils se sentiront mieux. Autant que possible, essayez de ne pas les toucher.
Il était heureux qu’elle ne risque rien parce que les enfants nécessitaient des soins constants. Ils souffraient tous de fièvre et de nausées, et leurs yeux étaient rouges et irrités. Eileen passait la moitié de son temps à essorer des compresses froides, à changer des draps, à vider des bassins, et l’autre moitié à tenter en vain de garder Alf au lit.
Il ne s’était plus senti malade depuis le premier jour, et il occupait la majeure partie de ses journées à tourmenter les autres patients. Eileen l’aurait tué sans l’arrivée providentielle du pasteur. Il l’appela de l’extérieur pour lui apprendre qu’il avait apporté plus de linge et de la gelée fabriquée par Mlle Fuller, et il bavarda avec elle un moment à la fenêtre.
— Si cela peut vous réconforter, vous n’êtes pas les seuls en quarantaine. Les Sperry et les Pritchard le sont aussi. Ils ont fermé l’école. Je laisserai le linge et la gelée sur les marches de la cuisine. Oh ! et j’ai apporté le courrier.
Le courrier se composait du Times de Londres, qui annonçait que les Allemands pénétraient en France et que la Belgique succomberait peut-être, d’une lettre de Mme Magruder prévenant que ses enfants avaient déjà eu la rougeole, et d’une note de lady Caroline. « Je suis anéantie de ne pas être présente à la maison pour vous assister dans cette crise », écrivait-elle.
— Ha ! s’esclaffa Mme Bascombe. Elle remercie sa bonne étoile pour la réunion qui lui a permis d’être absente ! Quoique, si vous voulez mon avis, son absence est une bénédiction. Une personne de moins à nourrir et derrière qui nettoyer !
Ce n’était pas faux. Elles avaient du travail par-dessus la tête. À la fin de la semaine, onze des évacués étaient couchés, victimes de l’épidémie. L’infirmière promise n’était toujours pas arrivée, et quand Eileen s’en inquiéta lors de la visite du docteur Stuart, il secoua la tête d’un air sombre.
— Elle a rejoint le Royal Nursing Corps le mois dernier, et toutes les autres infirmières du secteur sont déjà embauchées. La région ne manque pas de cas.
Ici non plus, on ne manque pas de cas, pensa Eileen, exaspérée.
Dans les jours qui suivirent, le nombre de malades crut encore. Susan succomba, tout comme Georgie ; ils durent installer une deuxième infirmerie dans la salle de musique, et tout le monde s’y colla, même Samuels dont le rôle se bornait jusque-là à empêcher quiconque de s’échapper de la maison. Mme Bascombe prit en charge l’entretien des lieux, le pasteur apporta les médicaments et la gelée de veau et Binnie portait les plateaux pour Eileen, et finissait par la rendre folle.
— Ils vont tous mourir ? interrogeait-elle d’une voix forte, tout en essayant de jeter un coup d’œil furtif dans la salle de bal.
— Non, bien sûr que non. Les enfants ne meurent pas de la rougeole.
— J’connais une fille, elle y a passé. On l’a fourrée dans un cercueil blanc.
Après un jour et demi de saillies similaires, Eileen affecta Binnie à la cuisine. Mme Bascombe lui noua l’un de ses tabliers et la mit au travail, à laver les plats, pendre la lessive dans la salle de bal maintenant vidée de ses occupants, et récurer le sol.
— C’est pas juste ! se plaignit Binnie, indignée, à Eileen. J’préférerais avoir attrapé la rougeole !
— Fais attention à ce que tu souhaites, lui lança Mme Bascombe, de retour du cellier. Et fais aussi attention à ces tasses à thé. Elle en a déjà cassé quatre ! Et la théière Spode. Je me demande ce qu’en dira lady Caroline.
Eileen n’était pas inquiète. Lady Caroline n’avait écrit qu’une fois depuis son premier mot, pour leur expliquer qu’elle séjournerait chez des amis jusqu’à la fin de la quarantaine, et qu’il fallait lui envoyer « mon crêpe georgette blanc, mon étole de renard, et ma tenue de bain bleue ».
Les jours suivants passèrent dans une sorte de brouillard, avec des enfants au stade du vomissement, d’autres au sommet du pic de température, et le reste en pleine éruption. Peggy et Reg contractèrent des infections de l’œil, et Jill développa une toux caverneuse que le docteur Stuart demanda à Eileen de surveiller étroitement.
— Il ne faut pas que cela gagne ses poumons, prévint-il.
Et il ajouta une nouvelle corvée à Eileen : des inhalations deux fois par jour sous une tente improvisée avec des couvertures.
Même si tout le monde aidait, y compris les plus jeunes, la tâche était sans fin. Peggy et Barbara balayaient la nursery, Theodore faisait son propre lit, Binnie travaillait dur à la cuisine et supportait les sermons de Mme Bascombe. Chaque fois qu’Eileen entrait dans la pièce, la cuisinière secouait son doigt en direction de Binnie et disait :
— Et tu appelles ça éplucher ? Tu as enlevé la moitié de la pomme de terre !
Ou encore :
— Tu n’as toujours pas fini de ranger la vaisselle ?
Ou le sempiternel :
— Tu verras, tu finiras mal !
À vrai dire, Eileen commençait à plaindre Binnie.
Le jeudi, alors qu’elle descendait chercher de l’essence au menthol pour l’inhalateur de Jill, Eileen trouva Binnie assise à la table de la cuisine, la tête posée sur ses bras, dans une attitude de désespoir, devant une pile énorme de légumes à nettoyer.
Eileen rejoignit la cuisinière dans le cellier.
— Mme Bascombe, vous ne devriez pas vous montrer si sévère avec Binnie. Elle fait de son mieux.
— Sévère, moi ? Qui l’a laissée assise toute la matinée à miauler qu’elle avait mal à la tête pendant que je lavais et que je repassais ? Qui lui a laissé…
— Mal à la tête ?
Eileen se rua hors du cellier et s’accroupit près de la chaise de l’adolescente.
— Binnie ?
La jeune fille leva la tête. On ne pouvait se méprendre sur les cernes sombres qui entouraient ses yeux trop brillants.
Eileen posa sa main sur le front de Binnie. Il était brûlant.
— As-tu envie de vomir ?
— Nn-hhon… C’est ma caboche. Ça fait mal.
Eileen l’emmena en haut, dans la salle de bal.