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— Tu te sentiras mieux quand tu te seras reposée, dit-elle en lui déboutonnant la robe.

— J’ai chopé la rougeole, hein ? fit l’adolescente d’un ton plaintif.

— J’en ai peur, lui répondit Eileen, qui passait son maillot de corps par-dessus sa tête.

Il n’y avait aucun signe d’éruption.

— Tu te sentiras mieux quand les boutons vont sortir.

Mais ils ne sortirent pas, et Binnie ne manifestait aucun des autres symptômes, à l’exception de la fièvre, qui grimpait insidieusement, et de maux de tête persistants. Elle restait allongée, les paupières contractées, ses poings écrasés sur son front comme pour l’empêcher d’exploser.

— Vous êtes certain qu’il s’agit de la rougeole ? demanda Eileen au docteur Stuart.

Elle pensait à la méningite cérébrospinale.

— Chez certains enfants, l’éruption tarde, assura-t-il. Vous verrez, Binnie se portera beaucoup mieux demain matin.

Mais elle n’allait pas mieux, et sa fièvre ne baissait pas. Quand le docteur vint dans l’après-midi, elle était montée à 39 °C.

— Donnez-lui une cuillère à thé de cette poudre dans un gobelet d’eau toutes les quatre heures.

Le docteur tendait une pochette en papier à Eileen.

— Pour sa fièvre ?

— Non, pour aider la rougeole à sortir. La fièvre baissera dès que l’éruption apparaîtra.

La poudre n’eut aucun effet. Il fallut encore trois jours avant le début de l’éruption, et Binnie n’en éprouva aucun soulagement. Les boutons étaient d’un rouge vif plutôt que rose et la couvraient en entier, jusqu’aux paumes de ses mains.

— J’ai mal ! criait Binnie, dont la tête s’agitait sans repos sur l’oreiller.

— Elle a contracté une forme difficile de la maladie, déclara le docteur.

Ce qui, en terme de diagnostic, ne semblait pas très technique. Il prit sa température, grimpée à 39,5 °C, puis écouta sa respiration.

— Je crains que la rougeole n’ait affecté ses poumons.

— Ses poumons ? Vous voulez dire qu’elle a une pneumonie ?

Il acquiesça.

— Oui. Je veux que vous lui fassiez un cataplasme de mélasse, moutarde séchée et papier d’emballage.

— Mais ne devrait-on pas l’emmener à l’hôpital ?

— À l’hôpital ?

Eileen se mordit la lèvre. À l’évidence, les gens de cette époque n’allaient pas à l’hôpital pour une pneumonie. Et pourquoi y seraient-ils allés ? Ils n’y auraient rien trouvé d’utile : ni antiviraux, ni nanothérapies, ni même le moindre antibiotique, à l’exception du sulfamide et de la pénicilline. Non, ils n’avaient même pas ça. La pénicilline n’avait été utilisée couramment qu’après la guerre.

— Je ne m’inquiéterais pas si j’étais vous, fit le docteur en tapotant le bras d’Eileen. Binnie est jeune et vigoureuse.

— Vous ne pourriez pas lui donner quelque chose pour sa fièvre ?

— Faites-lui boire du thé à la racine de réglisse. Et lavez-la à l’alcool trois fois par jour.

Du thé, des cataplasmes, des thermomètres en verre ! C’est incroyable qu’on ait survécu au xxe siècle ! se dit Eileen, écœurée.

Elle baigna les bras et les jambes brûlants de Binnie après le départ du docteur, mais ni ces soins ni le thé n’eurent le moindre effet et, comme la soirée s’avançait, la respiration de l’adolescente devenait de plus en plus courte. Binnie sommeillait par intermittence, gémissait et se tournait d’un côté puis de l’autre. Il était minuit quand elle finit par s’endormir. Eileen la borda et sortit contrôler les autres enfants.

— Me laisse pas ! hurla Binnie.

— Chh ! souffla Eileen, revenue en courant s’asseoir à son chevet. Je suis là. Chh ! Je ne pars pas. J’allais juste voir comment vont les autres.

Elle tendit la main pour toucher le front de l’adolescente, laquelle se tordit de colère et s’écarta.

— C’est pas vrai. Tu t’barrais. À Londres. J’t’ai vue.

Elle devait revivre ce jour à la gare avec Theodore.

— Je ne pars pas pour Londres. Je reste ici, avec toi.

Binnie secoua la tête avec violence.

— J’t’ai vue ! La mère Bascombe, elle dit qu’les filles bien, ça rencontre pas des soldats dans les bois.

C’est le délire.

— Je vais chercher le thermomètre. Je reviens tout de suite.

— J’l’ai bien vue, Alf !

Eileen trouva le thermomètre, le trempa dans l’alcool, et revint.

— Mets-le sous ta langue.

— Tu peux pas t’barrer ! s’exclama Binnie qui regardait Eileen droit dans les yeux. T’es la seule un peu chouette avec nous.

— Binnie, ma belle, il faut que je prenne ta température, répéta Eileen.

Cette fois Binnie l’entendit. Elle ouvrit la bouche, obéissante, et ne bougea pas pendant les interminables minutes qui s’écoulèrent avant qu’Eileen puisse retirer l’instrument. Puis elle se retourna et ferma les yeux.

Eileen ne pouvait pas lire la mesure dans la pénombre. Sur la pointe des pieds, elle avança jusqu’à la lampe sur la table. Quarante. Si sa température se maintenait à ce niveau, cela tuerait la jeune fille.

Bien qu’il soit 2 heures, Eileen appela le docteur Stuart, mais il n’était pas là. Sa gouvernante lui apprit qu’il était parti à la ferme des Moodys pour un accouchement, et, non, ils n’avaient pas le téléphone. Elle était donc livrée à elle-même, et il n’y avait absolument rien qu’elle puisse faire. Si sa présence avait affecté les événements, le filet ne l’aurait jamais laissée atteindre Backbury.

Mais les changements que le filet prévenait étaient ceux qui modifiaient le cours de l’Histoire, rien à voir avec la guérison ou non d’un évacué atteint de la rougeole. Binnie ne pouvait pas modifier ce qui se passerait le jour J, ni changer qui gagnerait la guerre. Et, même si la jeune fille le pouvait, Eileen ne pouvait rester là et la laisser mourir. Elle devait au moins essayer de faire baisser sa température. Mais comment ? La frotter avec de l’alcool n’avait eu aucun effet. L’immerger dans une baignoire emplie d’eau froide ? Faible comme elle l’était, le choc risquait de la tuer. Elle avait besoin d’un médicament pour abaisser la fièvre, mais ils n’en avaient aucun de cette sorte en 1940…

Mais si, ils en ont ! Si lady Caroline n’est pas partie avec…

Elle sortit sur la pointe des pieds de la pièce et courut dans le couloir jusqu’à l’appartement de lady Caroline.

Mon Dieu ! mon Dieu ! pourvu qu’elle n’ait pas emporté ses comprimés d’aspirine avec elle.

Elle ne les avait pas pris. La boîte était sur la coiffeuse, et elle était pratiquement pleine. Eileen la saisit, la glissa dans sa poche, et retourna en courant à la salle de bal. L’ouverture de la porte éveilla Binnie et elle s’assit, les mains tendues, frénétique.

— Eileen ! dit-elle, en sanglots.

— Je suis là, répondit Eileen, attrapant ses mains brûlantes. Je suis là. J’étais juste sortie te chercher ton médicament. Chh ! tout va bien. Je suis là.

Elle sortit deux comprimés de la boîte et leva le verre à eau de l’adolescente.

— Je ne m’en vais nulle part. Tiens, avale ça.

Elle soutint la tête de Binnie pendant qu’elle prenait les comprimés.

— Voilà une grande fille. Maintenant, allonge-toi.

Binnie se cramponnait à elle.

— Tu peux pas te barrer ! Qui prendra soin de nous si tu pars ?

— Je ne pars pas, déclara Eileen, qui couvrait les mains chaudes et desséchées de la malade avec les siennes.

— Jure ! cria Binnie.

— Je le jure, dit Eileen.