Mlle Laburnum racontait à Mme Rickett et à Mlle Hibbard qu’une bombe avait touché le palais de Buckingham.
— Elle a explosé dans la cour intérieure, juste à côté du salon du roi et de la reine. Ils auraient pu être tués !
— Ça par exemple ! s’exclama Mlle Hibbard sans cesser de tricoter. Ont-ils été blessés ?
— Non, mais ça les a fortement affectés. Par chance, les princesses se trouvaient en sûreté à la campagne.
— Raiponce était une princesse.
Trot, blottie dans le giron de sa mère, avait levé les yeux du livre de contes de fées que sa mère lui lisait.
— Bien sûr que non, la contra sa sœur. La Belle au bois dormant était une princesse.
— Et les chiens de la reine ? demanda M. Simms. Étaient-ils au palais ?
— Le Times n’en parlait pas, répondit Mlle Laburnum.
— Évidemment ! Personne ne s’intéresse aux chiens.
— Dans le Daily Graphic de la semaine dernière, il y avait une réclame pour un masque à gaz dédié aux chiens, dit le pasteur.
— Basil Rathbone est très beau, je trouve. Pas toi ? lança Viv.
Lila fit la grimace.
— Non, il est beaucoup trop vieux. Si tu veux mon avis, c’est Leslie Howard qui est beau.
Un canon de DCA commença de tonner.
— Ça c’est le Strand, annonça M. Dorming.
Et comme, à l’est, l’éclatement sourd d’une bombe, puis d’une autre, suivait, il ajouta :
— C’est l’East End qui prend à nouveau.
— Savez-vous ce que la reine a dit après que le palais a été frappé ? demanda Mlle Laburnum. Elle a dit : « Maintenant, je peux regarder l’East End en face. »
— Elle peut être donnée en exemple ! Pour nous tous ! affirma Mme Wyvern.
— On dit qu’elle est extraordinairement courageuse, ajouta Mlle Laburnum, et que les bombes ne l’effraient pas du tout.
Pas plus qu’elles ne les effrayaient eux-mêmes. Polly avait espéré observer leur adaptation au Blitz, et comment ils avaient progressé de la peur à la volonté de ne pas se soumettre, puis au courage nonchalant qui avait tant impressionné les correspondants américains arrivés au milieu du Blitz. Mais ils étaient déjà passés par toutes ces étapes et avaient atteint le point où les raids eux-mêmes étaient complètement ignorés. En onze jours pile.
Ils ne semblaient même pas entendre le fracas et les détonations au-dessus d’eux. Ils ne levaient de temps en temps la tête que lors d’une explosion particulièrement forte avant de retrouver le fil de leur conversation. Laquelle tournait souvent autour de la guerre. M. Simms donnait le décompte des avions allemands et de la RAF abattus chaque nuit ; Mlle Laburnum s’attachait à la famille royale, et racontait chaque visite que « notre chère reine » faisait aux quartiers dévastés, aux hôpitaux, aux postes de l’ARP ; et Mlle Hibbard tricotait des chaussettes pour « nos garçons ». Même Lila et Viv, qui passaient la plupart de leur temps à discuter de stars de cinéma et de bals, parlaient de rejoindre les Wrens. Leslie Howard, celui que Lila trouvait si beau, travaillait pour les services de renseignements britanniques. Il serait tué en 1943 quand son avion serait abattu.
Le mari de Mme Brightford servait dans l’armée, l’un des fils du pasteur, blessé à Dunkerque, avait été admis à l’hôpital d’Orpington, et tous avaient des membres de leur famille ou des connaissances mobilisés ou bombardés, ce dont ils conversaient sur le ton joyeux du bavardage, insoucieux des raids qui surgissaient par vagues, et s’intensifiaient, diminuaient, avant de s’intensifier de nouveau. Quant à Nelson, le terrier de M. Simms, qui aurait dû les supporter encore moins, du fait de la capacité des chiens à percevoir les sons aigus, il ne semblait pas particulièrement affecté.
— Ah ! c’est ridicule, disait Lila. Leslie Howard est bien plus beau que Clark Gable.
— … « et la sorcière dit : “Vous devez me donner Raiponce”, lisait Mme Brightford. Et elle enleva l’enfant à ses parents… »
Polly se demandait si Mme Brightford avait refusé de se séparer de ses petites filles, ou si elles avaient été évacuées puis étaient revenues à la maison. Merope lui avait appris que plus de soixante-quinze pour cent des enfants étaient de retour à Londres quand le Blitz avait commencé.
— On dirait que ça s’en va vers le nord, commenta M. Simms.
Effectivement, le raid semblait s’éloigner. Les batteries antiaériennes les plus proches s’étaient arrêtées, et le vrombissement des avions s’était mué en un faible bourdon.
— « Et la cruelle sorcière enferma Raiponce dans une haute tour privée de toute porte, lisait Mme Brightford à la petite Trot, presque endormie. Et Raiponce… »
Il y eut un coup à la porte, aussi soudain que brutal. Trot s’assit, toute droite.
Voilà quelqu’un d’autre qui s’est fait attraper à traîner dehors, se dit Polly qui, après avoir regardé en direction de la porte, s’était tournée vers le pasteur, s’attendant à ce qu’il aille ouvrir. Il ne faisait pas un mouvement. Personne ne bougeait. Ni même ne respirait. Tous, même la petite Trot, scrutaient la porte, et leurs yeux s’écarquillaient dans leurs visages blêmes, leur corps se raidissait comme s’ils s’attendaient à des coups.
C’est à cela qu’ils ressemblaient quand j’ai frappé ici, la première nuit. C’est l’expression que présentaient leurs visages quand la porte s’est ouverte, et quand ils m’ont vue.
Elle s’était trompée sur leur adaptation aux raids. Cette terreur les accompagnait tout du long, juste sous la surface. Polly se remémora soudain la peinture La Lumière du monde, à Saint-Paul.
Est-ce pour cette raison que personne n’ouvre, de l’autre côté de la porte, qui que ce soit ? Parce que tous ceux qui sont là sont trop effrayés ?
Plus de coups, et plus forts. Trot escalada le corps de sa mère et enfouit son visage au creux de son cou. Mme Brightford rapprocha d’elle ses autres filles. Mlle Laburnum pressait ses mains contre sa poitrine. Le gentleman attrapa son parapluie et se leva, tout comme M. Dorming.
— Ce sont les Allemands ? demanda Bess de sa voix flûtée.
— Non, bien sûr que non, répondit sa mère.
Mais il était évident que c’était ce que tous pensaient.
Le pasteur prit une grande inspiration avant de traverser la pièce, de déverrouiller la porte et de l’ouvrir. Deux jeunes filles en tenue de l’ARP et qui portaient des casques et des masques à gaz bondirent dans l’abri.
— Fermez la porte ! cria Mme Rickett.
Et Mme Wyvern suivit en écho :
— Attention au black-out !
Exactement comme elle l’avait fait à l’arrivée de Polly.
Les filles fermèrent la porte, et Mlle Laburnum leur adressa un sourire de bienvenue. Trot lâcha sa mère, Irene sortit son pouce de sa bouche pour évaluer d’un coup d’œil les nouvelles arrivantes, et Viv se rapprocha de Lila pour leur permettre de s’asseoir. Mme Rickett continuait de les considérer d’un air suspicieux, mais elle ne s’était pas conduite différemment avec Polly.