— Où diable as-tu réussi à trouver de telles merveilles ? demanda Fairchild, qui palpait la soie verte.
— Tu ne sortirais pas avec un richissime général américain, par hasard ? s’enquit Reed.
— Non. Ma cousine me les a données quand elle est partie pour l’Égypte. Elle est dans le corps médical.
Elle espérait qu’aucune n’assurerait qu’elle connaissait une infirmière, en Égypte, qui se rendait en permanence à tous les bals.
— Je n’ai pas encore eu la moindre occasion de les mettre, ajouta-t-elle en toute honnêteté.
— À l’évidence, dit Parrish.
Camberley paraissait sur le point de fondre en larmes.
— Tu es sûre que tu es d’accord pour les partager avec nous ? interrogea-t-elle avec déférence.
Voilà qui montrait à quel point la guerre avait changé la vie de ces jeunes femmes. Elles provenaient de familles aisées, elles avaient été des débutantes, présentées à la Cour, et aujourd’hui l’idée d’endosser des robes démodées et usées les enchantait.
— Je n’avais pas vu de soie de cette qualité depuis le début de la guerre ! dit Sutcliffe-Hythe, qui touchait l’étoffe. J’espère qu’elle ne se terminera pas avant que j’aie pu la porter.
Tu en auras l’occasion !
Une grosse partie du pire était encore à venir, mais toutes les filles du poste étaient persuadées que la guerre serait terminée à l’automne. Elles avaient même conçu un pari mutuel sur le jour où elle prendrait fin.
— À propos de la fin de la guerre, dit Fairchild, tu ne nous as jamais indiqué quelle date tu choisissais pour le pari, Kent.
Le 8 mai 1945, pensa-t-elle. Mais le calendrier qu’elles utilisaient n’allait que jusqu’au mois d’octobre, et la plupart des dates de la fin juin et du début juillet étaient déjà prises, alors que le débarquement n’avait commencé que depuis deux semaines.
— Tu peux prendre le 18, indiqua Fairchild, qui regardait le calendrier.
Le 18, un V1 avait frappé la chapelle des Gardes pendant l’office, tuant cent vingt et un Londoniens. Si cette date et ce lieu n’étaient pas eux aussi des erreurs.
— Ou le 5 août.
Ce jour-là, c’étaient les magasins Co-op, à Camberwell, qui avaient été touchés. Mais elle devait choisir quelque chose.
— Je prends le 30 août.
Pendant que Fairchild écrivait son nom dans la case, Mary ajouta :
— Hier, sur le chemin, j’ai entendu quelqu’un parler d’une explosion à…
— Kent, appela Parrish, qui se penchait par la porte, le major veut te voir dans son bureau.
— Tu ne dis rien sur le pari, l’avertit Fairchild. Ni sur la fin de la guerre. Elle est d’une humeur massacrante quand on aborde ce sujet.
Elle jeta le calendrier dans un tiroir.
— Le major est convaincue que la guerre peut encore être perdue, expliquait Parrish, qui montrait le chemin à Mary. Même s’il est difficile d’imaginer comment. On a déjà pris les plages et la moitié des côtes françaises, et les Allemands sont en fuite, non ?
Le major avait raison. Les forces alliées s’empêtreraient bientôt dans les haies françaises, et si elles n’avaient pas stoppé les Allemands à la bataille des Ardennes…
— Détends-toi, dit Parrish en s’arrêtant devant le bureau. Le major n’est rosse que si tu lui racontes des craques.
Elle frappa à la porte, l’ouvrit et annonça :
— Le lieutenant Kent est là, major.
— Qu’elle entre, lieutenant. Avez-vous trouvé ces couvertures ?
— Non, major. Croydon et New Cross n’en ont aucune de reste. J’ai un appel prévu avec Streatham.
— Bien. Dites-leur que c’est une urgence. Et envoyez-moi Grenville.
Elle sait tout au sujet des V1. Voilà pourquoi elle s’est montrée aussi déterminée à stocker des réserves.
Parrish sortit.
— Quelle formation médicale avez-vous reçue, lieutenant ?
— J’ai des diplômes de secourisme et d’infirmière urgentiste.
— Excellent, approuva le major en regardant les papiers de Mary. Je vois que vous étiez basée à Oxford. Dans une unité d’ambulances ?
— Oui, major.
— Ah ! vous avez donc rencontré… qu’y a-t-il ? demanda-t-elle alors que Parrish apparaissait dans l’ouverture de la porte.
— Un appel du QG, major.
Elle hocha la tête et tendit la main vers le receveur.
— Excusez-moi une minute…, prévint-elle. Ici le major Denewell. (Une pause suivit.) J’en suis tout à fait consciente, mais mon unité ne peut se passer de ces couvertures. Nous commençons à transporter les blessés cet après-midi. (Elle raccrocha et sourit à Mary.) Où en étions-nous ? Ah, oui ! vos précédentes missions. Et je vois que vous conduisiez une ambulance à Londres pendant le Blitz. Dans quel quartier ?
— Southwark.
— Ah ! vous devez donc connaître…
On frappa.
— Entrez, dit le major.
Et Grenville passa la tête par la porte.
— Vous vouliez me voir, major ?
— Oui, je veux un inventaire de toutes nos fournitures médicales.
Grenville acquiesça et partit.
— Où en étions-nous ? reprit le major, qui soulevait de nouveau les papiers de Mary.
Tu t’apprêtais à m’interroger sur quelqu’un que je connaissais à Londres pendant le Blitz…
Mary rassemblait ses forces, mais le major dit :
— Je vois que votre autorisation de réaffectation date du 7 juin.
— Oui, ma’ame. Il a été difficile de trouver un moyen de transport. Le débarquement…
Le major hocha la tête.
— L’essentiel est que vous soyez ici, maintenant. Nous serons submergées de travail les jours qui viennent. Bethnal Green et Croydon finiront aussi par transporter des blessés de l’hôpital de Douvres à Orpington, mais pour le moment, nous sommes la seule unité assignée à cette tâche. Je vous envoie à Douvres avec Talbot et Fairchild cet après-midi. Elles vous apprendront l’itinéraire. Fairchild vous a-t-elle montré le planning et le tableau de service ?
— Oui, major.
— Nos responsabilités sont extrêmement importantes, lieutenant. Cette guerre n’est pas gagnée. Nous pouvons encore la perdre, sauf si nous contribuons tous de notre mieux. Je compte sur vous.
— Oui, ma’ame. Je ne vous décevrai pas.
— Rompez, lieutenant.
Mary salua vivement et se tourna vers la porte. Elle s’efforçait de ne pas donner l’impression de chercher à s’enfuir. Elle posa la main sur la poignée.
— Un instant, lieutenant. Vous disiez que vous étiez basée à Oxford…
Mary retint sa respiration.
— J’imagine qu’ils n’ont pas de couvertures en trop ?
— Je crains que non. Notre poste était toujours à court.
— D’accord. Vous demanderez à Douvres s’il leur en reste. Et transmettez au lieutenant Fairchild que je n’ignore rien de ses paris et que je ne tolérerai aucune déclaration prématurée de victoire dans mon poste.
— Oui, major.
Mary s’en fut retrouver Fairchild, qui ne fut pas du tout alarmée d’apprendre que le major connaissait ses combines.
— Au moins, elle ne nous a pas interdit de parier, dit-elle dans un haussement d’épaules. Viens, on part.
Elles conduisirent en direction du sud à travers Croydon, puis tournèrent à l’est, en plein milieu de ce qui, dans deux jours, serait nommé « l’allée des bombes ».
J’aurais dû me faire implanter l’heure et les points d’impact de tous les missiles au lieu de me contenter de ceux du sud-est de Londres, pensait Mary, mais elle savait bien que ce n’aurait pas été possible. Il y en avait eu beaucoup trop. Près de dix mille V1 et onze cents V2, si bien qu’elle s’était focalisée sur ceux qui avaient frappé Dulwich et ses faubourgs, Londres, et le territoire qui les reliait. Mais elle n’avait rien enregistré sur la zone comprise entre Dulwich et Douvres.