M. Dunworthy fera une attaque quand il apprendra que j’ai emprunté l’allée des bombes.
Cela dit, elles n’effectueraient le trajet que jusqu’au moment où les V1 commenceraient à se manifester. Après, le poste aurait trop d’incidents à gérer dans le voisinage immédiat.
L’itinéraire pour Douvres serpentait à travers une succession de chemins tortueux et de villages minuscules. Mary fit de son mieux pour le mémoriser, mais il n’y avait aucun panneau de signalisation et, au retour, elle dut accorder toute son attention au patient qu’elles avaient pris en charge.
— On doit l’opérer de la jambe, avait dit l’infirmière comme on le transportait dans l’ambulance.
Elle avait baissé la voix de façon qu’il ne puisse pas l’entendre.
— J’ai bien peur que l’amputation ne soit inévitable. Gangrène.
Et lorsque Mary était montée derrière à son côté, elle avait pu sentir une écœurante odeur douceâtre.
— Il est sous sédation, avait indiqué l’infirmière.
Pourtant, ils n’avaient pas parcouru huit kilomètres depuis Douvres que le blessé ouvrait déjà les yeux pour demander :
— Ils ne vont pas me la couper, hein ?
Et que pouvaient répondre les infirmières, en 1944, à de telles questions ? Que pouvait-on dire, quelle que soit l’époque ?
— Vous ne devriez pas penser à ça maintenant. Il faut vous reposer.
— Ça va bien. Je sais déjà qu’ils vont le faire. C’est étrange, non ? J’ai traversé Dunkerque, El-Alamein et le débarquement en France sans une blessure, et voilà qu’une saleté de camion se retourne sur moi.
— Vous ne devriez pas parler. Vous allez vous fatiguer.
Il hocha la tête.
— Les soldats tombaient comme des mouches autour de moi à Sword Beach, et moi, pas même une égratignure. Verni tout du long. Je vous ai déjà parlé de Dunkerque, ma sœur ?
Il devait la prendre pour son infirmière de l’hôpital, à Douvres.
— Essayez de dormir, murmura-t-elle.
— J’ai cru que je ne m’en sortirais pas. J’ai cru qu’on m’abandonnerait sur cette plage, les Allemands arrivaient si vite, mais ma chance a résisté. Le gars qui m’a pris sur son bateau, on l’avait ramené de Dunkerque deux jours plus tôt, mais il était revenu pour aider les derniers comme moi à partir. Il avait déjà traversé trois fois et, la troisième, on avait failli les torpiller.
Il parlait encore quand ils atteignirent l’hôpital des urgences à Orpington.
— J’étais en train de me noyer. Il a sauté à l’eau et m’a sauvé, il m’a hissé à bord. S’il n’avait pas été là…
Talbot ouvrit la porte, et deux brancardiers approchèrent pour décharger la civière. Mary sortit de l’ambulance, la bouteille de plasma brandie au-dessus de sa tête. L’un des hommes s’en saisit.
— Bonne chance, soldat, dit-elle alors qu’ils l’emmenaient vers l’hôpital.
— Merci. S’il n’avait pas été là, et vous pour m’écouter…
— Attendez ! cria Fairchild.
Elle bondit au-dessus de Mary et se précipita à l’intérieur.
— Vous ne pouvez pas nous piquer cette couverture. C’est la nôtre.
— Oh ! zut ! dit Mary à Talbot, j’ai complètement oublié de demander à Douvres s’ils avaient des couvertures.
— J’y ai pensé. Négatif.
Fairchild revint, portant triomphalement la couverture.
— As-tu demandé s’ils en ont quelques-unes en surplus ? interrogea Talbot.
— Ils n’en ont pas. J’ai presque dû me battre pour récupérer la nôtre.
— Et à Bethnal Green ? suggéra Mary. On ne pourrait pas passer par leur poste sur le chemin du retour pour s’assurer que…
— Non, on leur a déjà demandé, le jour du char à fourbi, déclara Talbot.
Mary devrait trouver un autre moyen de s’approcher de Bethnal Green pour obtenir confirmation de l’attaque. Peut-être emprunter une bicyclette à la fin de son service ? Hélas ! le major l’envoya avec Reed à Bromley chercher du sparadrap et de l’alcool à 90 °C et, tôt le lendemain matin, elles retournaient à Douvres.
— Et là, tu prends sur la gauche au pont, disait Fairchild, qui lui apprenait l’itinéraire. Ensuite, à droite juste après ces arbres.
Plus loin, elle désigna deux tanks, installés dans un pré.
— C’est étrange. Je croyais que tous nos tanks se trouvaient en France.
Étaient-ce de vrais chars d’assaut ? Mary s’interrogeait. L’un des éléments du plan des services secrets britanniques pour persuader les Allemands que le débarquement serait lancé depuis le sud-est de l’Angleterre avait été d’utiliser des chars en caoutchouc gonflables. Peut-être les avait-on laissés sur place après l’opération.
Une pensée terrible la saisit. Les services secrets britanniques avaient aussi tenté d’égarer les Allemands sur les cibles que touchaient les V1. Ils avaient monté de toutes pièces de faux reportages textes et photos dans les journaux afin que les agresseurs altèrent les trajectoires des missiles. De cette façon, ils tomberaient avant Londres. C’est la raison pour laquelle les villes de Dulwich, Croydon, et l’allée des bombes avaient été frappées plus qu’ailleurs.
Et si Recherche lui avait fautivement implanté les données erronées au lieu des heures et des endroits exacts ? Cela expliquerait pourquoi personne n’avait parlé de Bethnal Green, parce que le V1 n’avait pas explosé là-bas. Si c’était le cas, elle avait quelque raison de s’angoisser. Sa sécurité dépendait de sa connaissance précise des heures et des points d’impact de chaque V1 et V2.
Dès que nous arriverons au poste, je dois trouver le moyen d’apprendre si ce chemin de fer a été endommagé.
Cependant, à l’instant où elles atteignaient le poste, le major l’envoyait avec Fairchild à Woolwich chercher les couvertures supplémentaires qu’elle avait enfin réussi à se procurer, et la nuit était tombée avant leur retour. Elle devrait attendre le lendemain pour aller à Bethnal Green… sauf si les V1 frappaient à l’heure, cette nuit. Si tel était le cas, cela validerait les données de son implant, et elle pourrait cesser de s’inquiéter. À moins, bien sûr, que l’un d’entre eux touche le poste.
Elle s’agita toute la soirée, dans l’attente de l’impact de 23 h 43, quand le premier V1 était supposé frapper. La sirène devait sonner à 23 h 31. Mary écoutait impatiemment les filles se chamailler pour décider qui porterait d’abord la robe en soie verte et tentait de s’empêcher de regarder sa montre toutes les cinq minutes. Quand 23 heures arrivèrent, avec l’extinction des feux, elle ressentit un immense soulagement. Elle s’enfouit sous ses couvertures, armée d’une lampe de poche pour surveiller sa montre et d’un magazine qu’elle avait emprunté dans la salle commune. Si quelqu’un remarquait la lumière, elle raconterait qu’elle lisait.
Elle cala le magazine sur le culot de la torche pour en masquer le flux lumineux et attendit. 23 h 10. 23 h 15. Les filles continuaient à débattre dans le noir.
— Donald ne t’a jamais vue avec le Péril jaune, disait Sutcliffe-Hythe, et je l’ai déjà porté deux fois avec Edwin.
— Je sais, lui accordait Maitland, mais je pense que Donald me demandera peut-être en mariage.
23 h 20. 25. Encore six minutes, se dit Mary, qui attendait le début miaulant de la sirène, le bourdonnement du V1. Elle regrettait de ne pas en avoir écouté un enregistrement à la Bodléienne, ce qui lui aurait permis de connaître exactement le bruit qu’ils faisaient. Leur crépitement caractéristique, dont on disait qu’il ressemblait à une pétarade de moteur automobile, avait été assez fort pour qu’il soit possible de plonger dans le caniveau le plus proche quand on l’entendait et de sauver sa peau.