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Il ne s’en fallut pas de quelques centimètres, cette fois, mais d’un cheveu ! Et y étaient-ils réellement arrivés, ou avaient-ils percé un trou dans la coque ? Impossible à déterminer, et pas le temps d’y réfléchir. Devant, immergée, reposait une énorme roue à aubes, et plus loin, sur la gauche, une chaloupe à demi coulée pointait sa proue comme un bélier en direction de la Lady Jane.

Jonathan prit Mike de vitesse et cria :

— À tribord, toute !

Ils dépassèrent l’obstacle. L’eau écumeuse s’encombrait de plus en plus : rames, barils de pétrole, bidons à essence. Puis une veste de l’armée, un bout de planche carbonisée, un gilet de sauvetage.

Mike appela le capitaine.

— Y a-t-il des vestes ou des bouées de sauvetage, à bord ?

— Des bouées de sauvetage ? Tu n’as pas dit que tu savais nager, Kansas ?

— Je sais nager, répondit Mike d’un ton irrité, mais pas Jonathan, et si la Lady Jane heurte quelque chose…

— C’est pour ça que je t’ai demandé de piloter. Alors, fais ton boulot. C’est un ordre.

Mike n’en tint pas compte. Il attrapa la gaffe pour accrocher le gilet de sauvetage et se précipita vers le bastingage, mais ils l’avaient déjà dépassé. Il se pencha par-dessus bord, dans l’espoir qu’il y en aurait d’autres, mais il n’en aperçut aucun. Il remarqua un pantalon dont les jambes avaient été nouées pour fabriquer un gilet de sauvetage de fortune, une chaussette, un enchevêtrement de cordage. Et un corps, les bras déployés, tel un crucifix.

— Là ! Regardez ! cria Jonathan depuis l’autre côté. Est-ce un cadavre ?

Mike allait répondre « oui » quand il constata que ce qu’il avait pris pour un mort était un pardessus militaire, dont les manches vides et les pans de ceinture flottaient de part et d’autre. Quelque officier s’en était dépouillé tandis qu’il rejoignait l’un des bateaux à la nage. En même temps que le reste de ses habits, et probablement de ses chaussures, lesquelles bien sûr avaient été englouties. Non, il se trompait. Arrivaient une botte de l’armée, une échelle et, chose étonnante, un fusil.

La Lady Jane atteignait presque l’entrée du port. Le capitaine manœuvra pour éviter un canot à la dérive et une voile qui s’était gonflée d’air comme un ballon alors que le voilier sombrait sous elle.

Ah ! ce n’était pas un voilier, mais la bâche d’un camion éjecté de la jetée. Conclusion, ils avançaient sur un bas-fond. Avec un peu de chance, ils pourraient distinguer les épaves avant de les heurter.

— T’en penses quoi, Kansas ? demanda le capitaine, qui étudiait le port. Quelle est notre meilleure option ?

Demi-tour, et direct à la maison !

Des bateaux et des équipements à demi coulés poussés là par l’armée afin qu’ils ne tombent pas aux mains de l’ennemi avaient transformé l’arrière-port en parcours d’obstacles. Même s’ils parvenaient à pénétrer dans le bassin, ils ne réussiraient jamais à en sortir : l’entrée en était si étroite qu’il suffisait d’une chaloupe pour la bloquer. Et s’ils essayaient les plages, les milliers de soldats qui s’y étaient rassemblés dans l’attente des secours submergeraient la Lady Jane. Ou elle s’échouerait sur le sable et ils devraient patienter jusqu’au retour de la marée.

— Qu’est-ce que tu dis, Kansas ? insista le capitaine, ses doigts en conque derrière son oreille. On prend quelle direction ?

Un assourdissant coup de sirène retentit et une vedette surgit de la fumée, droit sur la Lady Jane. Un jeune homme en uniforme de la Marine se tenait à la proue.

— Ohé ! appela-t-il, les mains en coupe autour de sa bouche. Êtes-vous vides ou pleins ?

— Vides ! cria Mike en retour.

— Allez par là ! ordonna-t-il, baissant une main pour leur indiquer l’est. Ils embarquent des troupes sur le môle.

Oh ! mon Dieu ! le môle est ! C’était l’une des zones les plus dangereuses du port. Elle avait été attaquée sans cesse, et de nombreux vaisseaux avaient été coulés en tentant d’embarquer les soldats depuis l’étroit brise-lames.

Le capitaine appelait Mike.

— Qu’a-t-il dit ?

— Il a dit d’aller par là ! expliqua Jonathan, qui montrait l’est du doigt.

Le capitaine hocha la tête, claqua un salut, et mit le cap dans la direction indiquée. La vedette vint au vent, vrombit en les dépassant et leur ouvrit la marche. Le brise-lames s’étirait de l’autre côté de l’arrière-port.

Au moins, nous n’allons pas nous échouer, se dit Mike, mais comme ils approchaient, il s’aperçut que la jetée avait été bombardée. Des blocs de ciment avaient été emportés, et des portes et des planches disposées afin de combler les brèches. L’officier de marine désigna l’ouvrage en ruine et, dès que le capitaine eut commencé à manœuvrer la Lady Jane pour s’avancer, il salua et s’éloigna dans un vrombissement.

Le capitaine contourna un remorqueur à demi coulé, deux espars déchiquetés et se risqua vers le brise-lames. La surface de l’eau était jonchée de barils de pétrole, de rames, de bordages qui brûlaient encore. Sur l’un d’eux, on pouvait lire : Rosabelle, sans doute le nom d’un bateau qui avait tenté d’embarquer des soldats et qui avait été réduit en miettes.

Le capitaine héla Mike.

— Trouve un endroit pour amarrer !

Il se mit à chercher un mouillage possible, mais le saccage volontaire des équipements de l’armée et les épaves bloquaient le môle sur toute sa longueur. L’arrière d’un véhicule de fonction militaire, poussé du bord, était planté tout droit.

Derrière, un espace d’eau libre semblait assez vaste pour accueillir la Lady Jane.

— Là ! cria Mike, pointant la position.

Le capitaine acquiesça et fit mouvement dans la direction.

— Doucement ! ordonna Mike.

À demi penché sur le bastingage, il guettait les obstacles submergés et s’attendait à ce que le capitaine lui demande d’user du foutu vocable nautique, mais il était apparemment aussi inquiet que Mike à la perspective d’éventrer la carène de sa vedette. Il ralentit le moteur au quart de sa vitesse et se glissa en douceur dans l’espace disponible.

— Regardez, encore un corps ! cria Jonathan.

Cette fois, c’était bien un cadavre, qui dérivait paresseusement à l’envers, dans les remous de la Lady Jane, et plus loin vers le môle un autre flottait à l’endroit, la tête et les épaules hors de l’eau, toujours coiffé de son casque.

Non, ce n’était pas un mort, mais un soldat qui fendait l’eau vers le bateau, et derrière lui deux autres le suivaient, l’un d’eux maintenant son fusil au-dessus de sa tête. De toute évidence, ils n’avaient pas l’intention d’attendre que la Lady Jane accoste et installe une passerelle. Il y eut un « plouf », et encore un, et quand Mike regarda la jetée, il vit qu’un nouveau soldat avait sauté à l’eau avec un chien crotté, qui barbotait maintenant à son côté. Une dizaine d’hommes patientaient et, plus loin sur le brise-lames, une dizaine d’autres couraient dans leur direction.

— Ne sautez pas ! leur cria Jonathan. Nous venons vous chercher !

Et le capitaine accosta en douceur. Jonathan lança une corde aux soldats.

— Attachez la vedette ! leur enjoignit le capitaine. Kansas, balance une autre corde à ces garçons dans l’eau.

Mike attacha une ligne aux plats-bords et la lança. Il espérait que son acte n’allait pas permettre de sauver quelqu’un qui était censé ne pas l’être. Il n’aurait pas dû s’inquiéter. Deux des hommes avaient escaladé le flanc du bateau sans son aide pendant qu’il arrimait la corde, et le troisième s’en servait comme harnais pour le chien afin que Mike puisse hisser la bête. Sauver un chien n’allait pas modifier le cours des événements, et ce chien n’aurait pu s’en sortir tout seul. Mike le hissa jusqu’au pont, où il s’ébroua, trempant tout le monde autour de lui ainsi que son maître qui venait juste de le rejoindre à bord.