Le dernier arrivé devait être officier, parce qu’il se chargea aussitôt de la corde.
— Kansas, aide Jonathan à poser la passerelle sur ce quai.
Mike essaya, mais le môle s’élevait trop loin au-dessus d’eux. De toute façon, les soldats avaient déjà pris les choses en main. Ils avaient attaché une échelle au flanc du quai, descendaient dans l’eau et s’éloignaient à la nage.
— Prépare une autre corde, ordonna le capitaine à l’intention de Jonathan.
Il commença de détacher les bidons d’essence des plats-bords. Mike intervint.
— Laissez-moi m’en occuper.
Et il porta les lourds récipients métalliques à l’arrière. Remplir le réservoir de la Lady Jane comportait moins de risques d’affecter l’Histoire que sortir de l’eau des soldats dont certains n’auraient jamais pu y parvenir sans assistance.
— Tendez-moi la main ! criait Jonathan, penché par-dessus bord.
Il se redressa avec un soldat équipé de pied en cap, paquetage, casque, et tout le reste. Il l’attrapa par les bretelles de son sac et l’aida à passer de l’autre côté du bastingage.
— J’ai cru que vous étiez foutu !
— Moi aussi ! répliqua le soldat.
Il laissa tomber son paquetage et se retourna pour épauler Jonathan et hisser le soldat suivant, et le suivant… Mike vida les bidons d’essence dans le réservoir, puis les balança dans le port. Ils oscillèrent en s’éloignant parmi les planches, les habits et les morts. Il revint chercher deux bidons de plus, naviguant entre les soldats qui encombraient son chemin. Ils continuaient de grimper à bord. Alors qu’il lançait sa jambe par-dessus le garde-corps, l’un d’eux dit :
— Il était temps, patron ! Où diable étiez-vous passés ?
Mais la plupart demeuraient muets. Ils s’effondraient sur le pont, ou s’asseyaient là où ils étaient montés, l’air abattu et désorienté, le visage hâve zébré de pétrole, l’œil injecté de sang. Aucun ne s’installait vers la poupe ou de l’autre côté, et la Lady Jane commençait à s’incliner sous leur poids.
— Faut qu’ils bougent à tribord, Kansas ! ou on boit le bouillon. Il en reste combien, Jonathan ?
Le garçon aidait un soldat au bras bandé à gagner le bord.
— Un seul ! C’est le dernier.
Pour le moment, pensa Mike, qui regardait le môle. Des hommes convergeaient de toutes les directions vers son extrémité. S’ils arrivaient jusqu’à la Lady Jane, ils couleraient le bateau, mais le capitaine lançait déjà le moteur.
— Coupe la corde, dit-il à Jonathan.
Il tira sur l’accélérateur, l’hélice se mit à tourner, puis s’arrêta dans un hoquet.
— L’hélice est bloquée ! cria le capitaine. Probablement une corde.
— Que faut-il faire ? demanda Jonathan.
— L’un de vous doit descendre et la démêler.
Et Jonathan ne sait pas nager…
Mike jeta un coup d’œil accablé aux soldats effondrés sur le pont, à l’officier qui les avait hissés, dans l’espoir que l’un d’eux se porterait volontaire, mais ils n’étaient pas en état de faire quoi que ce soit, encore moins de retourner à l’eau.
Il regarda Jonathan, qui se penchait sur le gilet de sauvetage d’un soldat pour en dénouer les attaches. Le soldat ne résista pas, ne sembla même pas remarquer la présence de Jonathan. Jonathan, qui avait quatorze ans et qui mourrait si l’hélice n’était pas débloquée, dont le souhait serait alors exaucé et qui deviendrait un héros de la guerre.
Mon souhait s’est réalisé, lui aussi. Je voulais observer des héros, et les voici.
Jonathan avait réussi à détacher le gilet. Il l’endossa.
— J’y vais, grand-père.
— Non, c’est moi.
Mike enleva sa veste.
— Retire tes chaussures, ordonna le capitaine. Et fais attention à toutes ces épaves.
Jonathan lui lança le gilet en liège et Mike l’enfila avant de s’avancer en chaussettes jusqu’à l’arrière du bateau. Le capitaine accrocha une ligne au garde-corps.
— Descends, Kansas. On compte sur toi.
— Le moteur est coupé, c’est bien sûr ? Je ne voudrais pas que l’hélice redémarre d’un seul coup !
Et Mike sauta par-dessus bord. L’eau le frappa comme un soufflet glacé, il suffoqua et but la tasse et refit surface en toussant, agrippant la corde.
— Tout va bien ? appela Jonathan.
— Oui, réussit-il à répondre entre deux hoquets.
— Grand-père dit qu’il a arrêté le moteur.
Mike hocha la tête et se dirigea vers l’arbre de transmission. Il inspira profondément et plongea. Pour remonter immédiatement.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? s’enquit Jonathan.
— C’est le gilet de sauvetage. Impossible de s’immerger avec ça.
Il lui fallut une éternité pour dénouer les liens et retirer le gilet. Il le laissa flotter, puis pensa : Et s’il se prend dans l’hélice ? Il le récupéra et l’attacha à la corde, les doigts gourds, puis plongea de nouveau.
L’eau était d’un noir d’encre. Il tâtonna pour trouver l’hélice, lâcha sa prise sur la coque, perdit ses repères. Il poussa vers la surface et se cogna la tête. Je suis sous la vedette, se dit-il, paniquant, puis il émergea.
Ce n’était pas le bateau, juste une planche à la dérive, et Mike se retrouvait à l’endroit même d’où il avait plongé.
— Je n’y vois rien ! cria-t-il à Jonathan. Il me faut de la lumière.
— Je vais chercher une lampe de poche.
Mike attendit en barbotant. Jonathan réapparut avec une lampe torche qu’il alluma et pointa sur l’eau.
— Éclaire droit sur l’hélice, ordonna Mike.
Du doigt, il lui indiquait où viser.
Jonathan obéit. Mike prit une grande goulée d’air et plongea derechef. Il n’y voyait toujours rien. La lampe ne projetait qu’un misérable cercle de lumière au-dessous de la surface… Elle n’était pas assez puissante pour la mer huileuse.
— On a besoin de quelque chose de plus efficace, cria Mike à Jonathan.
Et, brusquement, il fit jour tout autour de lui.
Il a dû aller chercher la lampe de signalisation, pensa Mike. Puis : Seigneur, les Allemands lâchent des fusées éclairantes !
Il ne restait donc que cinq minutes avant qu’ils ne balancent leurs bombes. En même temps, Mike pouvait voir l’hélice et, tout entortillé, un volumineux paquet de vêtements. Encore un pardessus ! Un pan de la ceinture flottait librement. Mike attrapa une lame de l’hélice et s’approcha pour démêler la manche.
Elle se détacha, et – oh ! mon Dieu ! – il y avait un bras dans cette manche, et ce qui avait bloqué l’hélice n’était pas un manteau, c’était un cadavre. Tellement enchevêtré dans les lames qu’il semblait embrasser l’hélice. Mike tira avec précaution sur le bras. L’autre bout de la ceinture était entrelacé autour d’une lame et de la main du mort. Empoignant l’extrémité avec la boucle afin de la dégager, Mike la déroula, et la tête du soldat s’effondra en avant, la bouche pleine d’eau noire.
L’éclairage verdâtre commençait à décliner. Mike réussit à libérer le bras des lames. Il se demandait combien de temps il parviendrait à retenir sa respiration. Il saisit l’autre bras. Qui résista. Il tira d’un coup sec, ses poumons au bord de l’explosion. Il tira de nouveau.