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« Quand le bruit du moteur s’arrête, plongez à couvert sous la meilleure protection que vous pourrez trouver, et tenez-vous éloigné des portes vitrées et des fenêtres », conseillait le Times. Et le Daily Express était encore plus brutal : « Allongez-vous face contre terre dans le caniveau le plus proche. »

« Surveillez la flamme dans la queue, recommandait l’Evening Standard. Quand elle s’éteint, vous avez environ quinze secondes pour vous mettre à couvert », ce qui rendait le conseil du Daily Herald – gagner l’abri le plus proche – totalement impraticable.

Mais, dans l’ensemble, la presse tapait dans le mille, même si les journalistes ne s’accordaient pas sur le bruit des V1, et si aucun d’entre eux ne mentionnait un raffut de voiture pétaradant. Les descriptions variaient de la « machine à laver » au « “teuf-teuf” d’une moto », en passant par le « bourdon d’une abeille ».

— Une abeille ? s’exclama Parrish, qui en avait entendu un pendant l’une de ses missions en ambulance. Ça ne ressemble à aucune abeille que je connaisse. Un frelon, à la rigueur. Un frelon particulièrement gros et coléreux !

Mary dut la croire sur parole. À la fin de la première semaine d’attaques, elle n’en avait toujours entendu aucun approcher. C’était l’un des désavantages de sa tâche d’ambulancière. On se rendait là où le V1 avait déjà frappé, pas là où il allait s’écraser.

Mais le plus important n’était pas le bruit. C’était le silence soudain, l’arrêt brutal du moteur, et cela serait facile à reconnaître. Quoi qu’il en soit, Mary en entendrait bientôt le son. Ils survenaient maintenant au rythme de dix par heure, et les FANY enchaînaient deux services, travaillant sans relâche, un incident après l’autre. Elles administraient les premiers soins aux blessés, les installaient sur les brancards, les transportaient à l’hôpital et – quand elles arrivaient avant la Défense passive, ce qui se produisait souvent – sortaient les victimes des décombres, vivantes ou mortes. Et elles continuaient par ailleurs à transférer les patients de Douvres à Orpington.

C’était beaucoup plus qu’elles ne pouvaient assumer, et le major commença de faire pression sur le QG pour obtenir plus de recrues et une ambulance supplémentaire.

— Elle ne l’aura jamais, soupira Talbot.

C’est vrai. Toutes les ambulances disponibles partaient pour la France.

— Pas sûr, répliqua Reed. Rappelle-toi : elle a bien réussi pour Kent. Et c’est notre major.

Là-dessus, Camberley démarra sur-le-champ un pari mutuel sur le temps que le major mettrait à obtenir son ambulance.

Les FANY avaient troqué sans effort leurs disputes au sujet des robes de soirée pour des discussions sur la réalisation des garrots ou la gestion des scènes macabres.

À Mary, Fairchild déclara :

— Ne te tracasse pas pour quoi que ce soit de plus petit qu’une main.

Et, tandis qu’elles attendaient avec un brancard pendant qu’une équipe de sauvetage creusait un accès jusqu’à une femme en pleurs, Parrish constata d’un ton calme :

— Ils ne l’atteindront jamais à temps. Le gaz. Vas-tu au bal avec Talbot samedi ?

— Je croyais que tu l’accompagnais, articula Mary, difficilement.

Elle essayait de ne pas penser au gaz. L’odeur gagnait en force, et les pleurs de la femme semblaient décliner en proportion.

— Je devais y aller, mais Dickie m’a téléphoné. Il a une perm de quarante-huit heures. Je me demandais si je pourrais t’emprunter ta robe en organdi bleu, si tu ne la portes pas ce soir-là… Oh ! regarde, ils l’ont sortie !

Elle se précipita à travers les gravats avec la trousse de secours, mais ce n’était pas la femme, c’était un chien que le gaz avait tué, et quand ils réussirent à extraire la femme, elle était morte, elle aussi.

— J’appellerai le fourgon mortuaire, dit Parrish. Tu ne m’as pas indiqué si tu avais besoin de ton organdi ce week-end.

— Non, je n’en ai pas besoin.

Mary dévisageait Parrish, horrifiée par son indifférence, puis elle se rappela qu’elle était censée avoir conduit une ambulance pendant le Blitz.

— Bien sûr que tu peux l’emprunter !

À distance des incidents, les FANY n’en discutaient jamais, pas plus qu’elles ne discutaient de leurs vies avant la guerre. En cela, elles se comportaient comme des historiennes, concentrées sur leur mission en cours, sur leur identité du moment, insensibles à toute perturbation. Pour leurs antécédents personnels, Mary devait rassembler les morceaux du puzzle à partir des indices que les filles semaient dans la conversation et d’un exemplaire du Debrett qu’elle avait trouvé dans la salle commune.

Le père de Sutcliffe-Hythe était comte, la mère de Maitland apparaissait en seizième position dans l’ordre de succession au trône, et Reed se nommait lady Diana Brenfell Reed. Camberley se prénommait Cynthia et Talbot Louise, bien qu’elles ne s’appellent jamais que par leurs noms de famille. Ou par des surnoms. Tout comme Parrish était « Jitters », elles avaient baptisé une FANY de Croydon « Dingue de Mâles ». Et elles avaient surnommé « PST » un officier avec lequel plusieurs d’entre elles étaient sorties, ce que Camberley avait traduit par « Pas Sûr en Taxi ».

Maitland avait un jumeau affecté au Service des transports aériens, le père de Grenville était mort à Tobrouk, les Japonais avaient capturé un grand frère de Parrish à Singapour, et son cadet avait été tué sur le HMS Hood, mais à entendre les échanges des filles, personne ne s’en serait douté. Elles papotaient, se plaignaient de Bela Lugosi (qui refusait de démarrer), de l’humidité de la cave, et des mauvaises habitudes du major qui les envoyait chercher des fournitures pendant leurs heures de repos.

— Elle m’a expédiée à Croydon la nuit dernière en plein black-out pour trois bouteilles de teinture d’iode, s’indigna Grenville.

— La prochaine fois, préviens-moi et j’irai, proposa Sutcliffe-Hythe depuis son lit. Je n’arrive pas à dormir, de toute façon, avec ces fichues alertes qui se déclenchent toutes les dix minutes.

— Alors tu peux venir au bal avec moi samedi, plaça Talbot.

— Je croyais que Parrish t’accompagnait, s’étonna Reed.

— Elle a rendez-vous.

— Je ne ferais que bâiller toute la soirée, dit Sutcliffe-Hythe.

Elle se retourna et tira la couverture sur sa tête.

— Demande à Grenville.

— Impossible, indiqua Reed. Elle a enfin reçu une lettre de Tom, qui est toujours en Italie. Elle a prévu de passer la journée de demain à lui écrire.

— Ça ne peut pas attendre dimanche ?

Reed gratifia Talbot d’un regard méprisant.

— Il est évident que tu n’as jamais été amoureuse, Talbot. Et elle veut être certaine que la lettre lui parviendra avant qu’il soit muté ailleurs.

— Eh bien, il ne reste plus que toi pour m’accompagner, Kent !

Talbot s’assit au bout du lit de Mary qui répondit, soulagée d’avoir une excuse :

— Désolée, je suis de service samedi.

Si le bal avait lieu dans l’allée des bombes ou dans l’une des autres zones que son implant ne répertoriait pas…

— Fairchild changera ses heures avec toi. N’est-ce pas, Fairchild ?

— Hum-mmm…

Fairchild n’avait pas même ouvert les yeux.

— C’est injuste, protesta Mary. Peut-être veut-elle aller au bal.