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— Non, son cœur appartient au garçon qui lui tirait les nattes. C’est pas vrai, Fairchild ?

— Si, grogna-t-elle.

— Il est pilote, expliqua Parrish. Basé à Tangmere. Il vole en Spitfire.

— C’est son amour d’enfance, ajouta Reed. Elle a décidé de l’épouser, alors elle ne s’intéresse à aucun autre homme.

Fairchild s’assit, indignée.

— Je n’ai pas dit que j’allais l’épouser. J’ai dit que j’étais amoureuse. Je l’aime depuis que…

— Depuis tes six ans, et il en avait douze, l’interrompit Talbot. On connaît la chanson. Et, quand il verra comment tu as grandi, il tombera follement amoureux de toi. Mais si ça ne se passe pas comme ça ?

— Et comment sais-tu que tu l’aimeras toujours quand tu le reverras ? demanda Reed. Tu ne l’as pas vu depuis presque trois ans. Ce n’était peut-être qu’un béguin d’écolière.

— Je suis sûre que non.

Talbot avait l’air d’en douter.

— À moins de sortir avec d’autres hommes, tu n’en auras jamais la certitude. Voilà pourquoi tu as besoin d’aller au bal avec moi. Je me préoccupe uniquement de ton bien…

— Je n’en crois pas un mot. Kent, je serai ravie de changer mon horaire de service avec toi.

Elle tapa sur son oreiller pour le remettre en forme, s’étendit et ferma les yeux avant d’ajouter :

— Bonne nuit, tout le monde !

— Donc, c’est réglé. Tu viens avec moi, Kent.

— Oh ! mais je…

— C’est ton devoir de venir. Après tout, c’est ta faute si j’ai perdu mon pari et si je n’ai plus de bas.

La sirène retentit, couvrant leurs voix.

Parfait, ça va me donner une chance de trouver une excuse.

Et, quand le mugissement s’arrêta, elle déclara :

— Je n’ai rien à me mettre. J’ai prêté mes deux robes de soirée à Parrish et à Maitland, et avec le Péril jaune on dirait que j’ai attrapé la jaunisse.

— On a toutes la jaunisse, avec le Péril jaune. Tu n’as pas besoin d’une robe de soirée. C’est une fête de GI. Tu peux porter ton uniforme.

— Ça se passe où ?

Si ça se tient dans l’allée des bombes, je devrai faire semblant d’être malade samedi.

— L’USO américaine, à Bethnal Green.

Bethnal Green. Ainsi elle pourrait enfin voir le pont ferroviaire et cesser de s’inquiéter sur la fiabilité de son implant. Elle parviendrait facilement à s’échapper du bal. Talbot serait occupée à soutirer des bas nylon aux Amerloques, et le moment était idéal. Ce samedi, les V1 n’avaient frappé Bethnal Green que dans l’après-midi.

— Très bien, je viendrai.

Elle se félicitait de son habileté et se demandait si elle réussirait à persuader l’un des soldats du bal de l’emmener en Jeep jusqu’à Grove Road quand, à 14 heures le samedi, Talbot la héla :

— Tu n’es pas prête, Kent ?

— Prête ? Je croyais que la fête ne commençait pas avant ce soir.

— Je ne t’avais pas prévenue ? Ça débute à 16 heures, et je veux y arriver avant que les meilleurs Amerloques ne soient pris.

— Mais…

— Pas d’excuses. Tu as promis. Maintenant, dépêche-toi, ou nous allons manquer le bus.

Et elle la tira jusqu’à l’arrêt.

Mary passa tout le trajet jusqu’à Bethnal Green à tenter anxieusement de reconnaître le bruit d’une machine à laver ou d’un frelon colérique, et à chercher sur les murs des panneaux indicateurs absents. L’un des V1 était tombé à 15 h 50 sur Darnley Lane, et un autre à 17 h 28 dans King Edward Street.

— Quel est le nom de la rue où se trouve la fête de l’USO ? demanda-t-elle à Talbot.

— Je ne m’en souviens pas. Mais je connais le chemin.

Ce qui n’était d’aucune aide.

— Voilà notre arrêt.

Elles descendirent dans une rue bordée de boutiques.

Bien. Ça ne peut pas être Darnley Lane. Laquelle était une rue résidentielle. Mary jeta un coup d’œil à sa montre. 15 h 55. Le 15 h 50 avait déjà frappé.

Mary regarda de part et d’autre de la rue. Aucun signe de pont ferroviaire, donc elle n’était pas sur Grove Road non plus. Elle espérait que ce n’était pas King Edward Street. Et que Darnley Lane avait déjà été touchée. Elle n’entendait aucun avertisseur d’ambulance, et pas plus de fin d’alerte.

— Il faut marcher un peu, désolée, lui apprit Talbot, qui descendait la rue.

Mary examina le ciel derechef, tendant l’oreille. Il lui semblait percevoir quelque chose au sud-est.

— Quelle sorte d’hommes aimes-tu ? interrogea Talbot.

— Quoi ?

Le bruit devint un vrombissement, et enfla jusqu’à se transformer en un hurlement régulier. La fin d’alerte. Quelques secondes plus tard, Mary entendit une voiture de pompiers.

— Je me demande pourquoi ils s’embêtent à sonner la fin d’alerte, dit Talbot, exaspérée. Tout ça pour recommencer à sonner l’alerte dans cinq minutes.

Non, il n’y aurait rien pendant une heure et quart et, d’ici là, elles seraient au bal, et elle aurait réussi à obtenir de l’un des membres de l’USO l’adresse exacte et à s’assurer qu’elle n’était pas sur King Edward Street. Et elle saurait comment se rendre à Grove Road.

— Excuse-moi. Que disais-tu, juste avant ?

— Je te demandais quelle sorte d’hommes tu aimes. Quand nous arriverons là-bas, je te présenterai à quelques types que je connais. Tu les préfères grands ? petits ? plutôt jeunes ? vieux ?

N’importe quel garçon de cette fête aura au moins cent ans de trop pour moi !

— Je ne m’intéresse pas vraiment aux…

— Tu n’es pas amoureuse de quelqu’un, si ?

— Non.

— Bien. Je désapprouve les gens qui tombent amoureux en pleine guerre. Comment peut-on construire un avenir quand on ignore ce qu’il vous réserve ? Lorsque j’étais en poste à Bournemouth, l’une des filles s’est fiancée à un officier de marine qui était sur un destroyer escortant les convois. Elle se faisait un sang d’encre à son sujet, passait son temps à éplucher les journaux et à écouter la radio. Et c’est elle qui s’est fait tuer, alors qu’elle ramenait un officier à l’aérodrome de Duxford. Et maintenant, avec ces bombes volantes, on peut tous mourir d’un instant à l’autre.

Elle tourna dans une allée étroite, bordée d’échoppes aux façades bardées de planches.

— J’ai essayé d’expliquer ça à Fairchild, cette petite courge. Elle n’est pas vraiment amoureuse, tu sais. Où est mon rouge à lèvres ?

Elle farfouilla dans son sac tout en marchant.

— Bon sang, où est mon poudrier ? Je peux t’emprunter le tien ?

Mary entreprit gentiment de chercher l’objet.

— Laisse tomber.

Talbot s’avança jusqu’à l’une des boutiques dont la vitrine était encore intacte. Elle retira le capuchon de son rouge à lèvres et en dévissa la base.

— Ça ne collera jamais. Il est bien plus vieux qu’elle.

Elle se pencha vers son reflet pour appliquer le rouge.

— Tu connais ce genre de trucs, la petite oie blanche qui voue un culte au garçon plus âgé…

— Mmm, fit Mary.

Elle écoutait le « teuf-teuf » pétaradant d’une moto en approche dans la rue qu’elles venaient juste de quitter.

Talbot ne semblait rien remarquer, alors qu’elle avait dû élever la voix pour dominer le bruit.

— Elle pense que lorsqu’il la découvrira en uniforme, devenue adulte, il s’apercevra qu’il l’a toujours aimée, même si elle a l’air d’avoir quinze ans. Une pure idée de conte de fées !

Talbot criait presque, à cause du bruit de la moto. Le son se réverbérait en cliquetant sur les magasins, dans l’allée étroite.