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— Elle est déterminée à se briser le cœur.

Talbot fit la moue, tandis qu’elle s’appliquait « Caresse colombine ».

— Il est dans la RAF, après tout, pas franchement le plus sûr des boulots.

Le bruit de la moto devint assourdissant et s’arrêta brusquement.

Ce n’est pas une moto, c’est un V1, comprit Mary.

Puis : Ce n’est pas possible, il est seulement 16 h 15.

Puis : Et si les données de mon implant se révélaient fausses, en définitive.

Puis : Oh ! mon Dieu ! je n’ai que quinze secondes.

— Et s’il ne tombe pas dans les bras de Fairchild comme prévu ? continuait Talbot, penchée sur la vitrine pour juger de l’effet de son rouge. Ou si son avion s’écrase ?

Seigneur ! le verre ! Elle va être coupée en rondelles !

— Talbot ! hurla-t-elle.

Avant de foncer tête baissée, plonger sur l’ambulancière, la plaquer et l’envoyer valser au bord du trottoir. Le rouge à lèvres s’envola de sa main.

— Aïe ! Kent, qu’est-ce qui te prend… ?

— Reste couchée !

Elle poussa la tête de Talbot dans le caniveau, s’étala de tout son long sur elle et ferma les yeux, attendant l’éclair.

Warwickshire, mai 1940

Les filles ne partiront pas sans moi, et je ne partirai pas sans le roi.

Et le roi ne partira jamais.

La reine Mary, expliquant pourquoi elle n’avait pas évacué les princesses au Canada.

Grâce aux comprimés d’aspirine, sa fièvre tomba en partie et l’amélioration se maintint, mais Binnie était toujours gravement malade. Chaque heure qui passait rendait sa respiration plus laborieuse et, au matin, elle appelait sauvagement Eileen, alors que la jeune femme se trouvait à côté d’elle.

Eileen téléphona au docteur Stuart.

— Je crois qu’il serait préférable d’écrire à sa mère et de la prier de venir.

Oh non… !

Elle rejoignit Alf et lui demanda son adresse.

— Alors, elle va claquer, Binnie ?

— Bien sûr que non. C’est juste qu’elle se remettra plus vite si ta mère est là pour prendre soin d’elle.

Alf renifla.

— J’parie qu’elle viendra pas.

— Bien sûr que si. C’est votre mère.

Mais elle ne vint pas. Elle ne répondit même pas.

— Vipère ! commenta Mme Bascombe alors qu’elle apportait une tasse de thé à Binnie. Pas étonnant que ses gosses aient mal tourné. Est-ce que la petite respire un peu mieux ?

— Non.

— Ce thé contient de l’hysope. Cela soulagera ses poumons.

Binnie s’avéra trop faible pour boire plus de quelques gorgées du thé amer et, pire, trop faible pour refuser d’en boire.

C’était l’aspect le plus effrayant de sa maladie. Binnie ne résistait plus à rien de ce que lui faisait Eileen, ne protestait pas davantage. Elle avait perdu toute velléité de combat et reposait, apathique, quand Eileen la baignait, changeait sa chemise de nuit, lui donnait son aspirine.

— T’es sûre qu’elle est pas en train de crever ? demanda Alf.

Non. Je n’en suis pas sûre du tout.

— Oui, j’en suis sûre. Ta sœur est sur le point de guérir.

— Et si elle crève en vrai, y s’passera quoi, pour elle ?

— Tu ferais mieux de t’inquiéter de ce qui se passera pour toi, jeune homme, dit Mme Bascombe, de retour de l’office. Si tu veux aller au paradis, tu as intérêt à modifier tes manières.

— J’cause pas de ça ! s’exclama Alf, puis il hésita, affichant un air coupable. Y l’enterreront dans l’cimetière de Backbury ?

— Qu’as-tu fabriqué dans ce cimetière ? s’enquit Eileen d’un ton sévère.

— Nib de nib ! répondit le garçon, indigné. J’causais de Binnie.

Et il s’en fut en martelant le sol, mais le lendemain, quand le pasteur apporta le courrier, Alf l’appela depuis l’étage.

— Si Binnie crève, faudra lui mettre une pierre tombale ?

— Ne t’en fais pas, Alf. Le docteur Stuart et Mlle O’Reilly prennent grand soin de ta sœur.

— Je sais. Il en faudra une ?

— De quoi parles-tu, Alf ?

— De rien.

Et le garçon s’en fut de nouveau. Le pasteur déclara à Eileen :

— Il serait peut-être judicieux que j’inspecte le cimetière à mon retour. Alf pourrait avoir décidé que les pierres tombales feraient d’excellentes barricades en cas d’invasion allemande.

— Non, il y a autre chose. Si Alf n’était pas en cause, je penserais qu’il s’inquiète à l’idée que sa sœur (sa voix la trahit) soit enterrée si loin de chez eux.

— Pas d’amélioration ? demanda le pasteur avec gentillesse.

— Non.

Et si deux étages ne les avaient pas séparés, Eileen aurait posé sa tête sur son épaule et aurait éclaté en sanglots.

Il lui adressa un sourire réconfortant :

— Je sais que vous faites de votre mieux.

J’ai peur que cela ne suffise pas, se dit Eileen avant de rejoindre Binnie pour baigner ses membres brûlants et la persuader de prendre plus d’aspirine malgré sa crainte d’aggraver son état au lieu de l’améliorer. Cependant, la nuit suivante, quand elle décida qu’il valait mieux la laisser dormir et renonça à la réveiller pour lui donner les comprimés, la température bondit de nouveau. Eileen recommença les prises d’aspirine, se demandant ce qu’elle ferait quand elle serait à court de comprimés.

J’en parlerai au pasteur, en priant pour qu’il ne le répète pas au docteur Stuart. Ou je nouerai mes draps ensemble, et je passerai par la fenêtre pour aller en chercher.

Mais ce ne fut pas nécessaire. Cet après-midi-là, la température chuta brusquement, laissant Binnie trempée de sueur.

— Sa fièvre est tombée, dit le docteur Stuart. Dieu merci ! Je craignais le pire, mais quelquefois, avec un coup de pouce de la Providence… et de bons soins (il tapota la main d’Eileen), le malade se rétablit.

— Alors, elle va s’en sortir ? interrogea Eileen.

Binnie lui semblait si amaigrie et si pâle…

Il acquiesça.

— Elle a surmonté le plus dur, maintenant.

Cela parut se vérifier, même si elle ne guérissait pas aussi vite que les autres enfants. Il fallut trois jours avant le retour à la normale de sa respiration, et une semaine entière avant qu’elle soit capable d’avaler seule un peu de bouillon. Et elle se montrait si… docile. Quand Eileen lisait des contes de fées, ce que Binnie détestait d’habitude, elle écoutait, tranquille.

— Je suis inquiète, annonça Eileen au pasteur. Le docteur dit qu’elle va mieux, mais elle reste juste avachie.

— Alf est venu la voir ?

Non. Il risque de provoquer une rechute.

— Ou de la sortir de son apathie !

— Je préfère attendre qu’elle soit plus solide.

Le même après-midi, pourtant, quand Eileen découvrit Binnie affalée sur sa couche, son regard vide fixé sur le plafond, elle envoya Una chercher Alf.

— T’as l’air d’un macchabée, lança le garçon.

Eh bien ! ça, c’était une bonne idée !

Eileen s’apprêtait à le raccompagner quand Binnie se redressa sur ses oreillers.

— Pas vrai ! protesta-t-elle.