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— Sûr que c’est vrai. Tout le monde y disait qu’t’allais crever. T’avais perdu la boule et tout et tout.

— C’est faux !

Comme dans le bon vieux temps…

Pour la première fois depuis que Binnie était tombée malade, Eileen sentit se desserrer l’étau qui comprimait son cœur.

— Hein, qu’elle a failli clamser, Eileen ? insista Alf avant de se retourner vers sa sœur. Mais t’y passeras plus, c’est fini.

Cela sembla rassurer Binnie, mais la nuit venue, alors qu’Eileen lui enfilait une chemise propre, elle demanda :

— T’es sûre que je vais pas clamser ?

— Certaine, répondit Eileen en la bordant. Tu reprends des forces à vue d’œil.

— Y s’passe quoi, pour les gens qui crèvent, quand y z’ont pas un nom ?

— Tu veux dire, quand personne ne sait qui ils sont ?

— Non. Quand y z’ont pas un nom à marquer sur la tombe. On les enterre quand même au cimetière ?

C’est une enfant illégitime, comprit soudain Eileen. À l’époque, avoir une mère célibataire était une véritable tare pour les gamins, étiquetés comme bâtards.

Mais ce handicap ne les poursuivait pas jusque dans leur tombe.

— Binnie, ton nom est ton nom, peu importe que ta mère soit mariée ou pas…

L’adolescente émit un bruit de dégoût total. Si elle avait eu assez de force pour sortir du lit, Eileen ne doutait pas qu’elle aurait quitté la pièce en martelant le sol comme son frère. Dans son état, elle se contenta de se retourner face au mur.

Eileen regrettait l’absence du pasteur. Elle fouilla sa mémoire à la recherche des coutumes impliquant les noms et les pierres tombales en 1940, mais elle ne se rappela rien. Alf ! Il sait de quoi il est question. Elle se dépêcha de ramasser le linge sale.

— J’emporte ça en bas, indiqua-t-elle à Binnie. Je reviens tout de suite.

Pas de réponse. Eileen jeta le linge dans la buanderie et se rendit dans la salle de bal, où Alf enveloppait Rose dans des bandages.

— J’m’entraîne pour l’ambulance !

— Alf, suis-moi. Sur-le-champ.

Elle le poussa dans le salon de musique et ferma la porte.

— Je veux savoir pourquoi Binnie s’inquiète pour le nom qui figurerait sur sa tombe, et ne prétends pas que tu n’es pas au courant.

Quelque chose dans sa voix devait l’avoir convaincu qu’elle ne plaisantait pas parce qu’il marmotta :

— Elle en a pas.

— Une tombe ?

— Non, un blase.

Et comme Eileen lui lançait un regard abasourdi, il précisa :

— Binnie a pas de nom. Binnie, c’est juste ’Odbin en court.

Le lendemain, dès que le pasteur arriva, Eileen l’interpella :

— Je ne peux pas croire qu’il ait raconté à Binnie qu’elle n’avait pas de prénom ! Et apparemment elle a marché !

— Vous avez demandé à Binnie ?

— Que voulez-vous dire ? Vous rigolez ! Tout le monde a un prénom. Ce n’est pas parce qu’ils viennent d’une famille déshéritée que…

Il secouait la tête.

— Le Comité d’évacuation a été confronté à plus d’un enfant sans prénom, dans les quartiers pauvres, et l’officier chargé du cantonnement devait leur en attribuer un dans l’instant. Avez-vous mesuré ce que vivaient certains de ces gosses chez eux ? à quel point c’était dur ? Je n’en suis pas sûr. Beaucoup n’avaient jamais dormi dans un lit avant d’arriver ici.

Ni utilisé des toilettes ! Eileen se rappelait sa prépa. Certains évacués des taudis avaient uriné sur les planchers de leurs maisons d’accueil, ou s’étaient tapis dans un coin. Et Mme Bascombe lui avait déclaré que plusieurs des gosses du manoir avaient dû apprendre à se servir d’un couteau et d’une fourchette à leur arrivée. Mais un nom !

— Alf a un nom, argumenta-t-elle.

Le pasteur ne se laissa pas convaincre.

— Leur père a peut-être ressenti autrement le fait d’avoir un garçon. Ou peut-être sont-ils de pères différents. Et, il faut bien l’admettre, Mme Hodbin… si on peut lui donner ce titre, n’a pas montré beaucoup d’instinct maternel.

— Exact. Mais quand même…

Quand Eileen retourna parler à Binnie, elle tenta de la rassurer.

— Je suis certaine que ton prénom n’est pas un diminutif de Hodbin. Alf te taquine. C’est sûrement un surnom…

— Pour quoi ? interrogea Binnie d’un ton agressif.

— Je l’ignore. Belinda ? Barbara ?

— Y a pas d’« n » dans Barbara.

— Les surnoms ne comportent pas toujours les mêmes lettres. Pense à Peggy. Le vrai prénom, c’est Margaret. Et il y a toutes sortes de surnoms pour Mary : Mamie, et Molly, et…

— Si Binnie c’est le surnom de quelque chose, pourquoi personne m’a jamais dit de quoi ?

Elle paraissait si sceptique qu’Eileen se demanda si des commentaires de leur mère ne leur avaient pas mis ces idées dans la tête. Quoi qu’il en soit, c’était la dernière des choses dont Binnie avait besoin pendant sa convalescence. Au bout d’une quinzaine de jours, ses yeux s’étaient ombrés de cernes, et elle n’avait regagné aucun des kilos perdus.

Eileen lui annonça brusquement :

— Si tu n’as pas de nom, alors tu dois t’en choisir un.

— En choisir un ?

— Oui, comme dans le conte Nain Tracassin.

— C’était pas choisir. C’était juste deviner.

Comment ai-je pu croire que ça marcherait ? se disait Eileen.

Pourtant, au bout d’une minute, Binnie interrogea :

— Si je choisis un blase, tu promets que tu le donnes quand tu m’appelles ?

— Oui, assura Eileen.

Ce qu’elle regretta aussitôt. Binnie passa les jours suivants à essayer des noms comme si c’étaient des chapeaux et à demander à Eileen ce qu’elle pensait de Gladys, et de princesse Élisabeth, et de Cendrillon… Pourtant, même si cette parade prenait une tournure infernale, elle remplit son office. Les progrès de Binnie s’accéléraient, la jeune fille s’arrondissait, ses joues rosissaient à vue d’œil.

Pendant ce temps, les Magruder démontrèrent, preuve à l’appui, qu’ils n’avaient jamais contracté la rougeole, quoi qu’en ait prétendu leur mère. Eddie et Patsy l’attrapèrent également. Alors que l’évacuation de Dunkerque commençait, Eileen avait dix-neuf patients à des degrés divers de l’éruption ou de la guérison.

L’opération de sauvetage en cours surexcitait Alf.

— Le pasteur y dit qu’y repêchent nos drilles avec des barcasses et des bateaux de pêche. Si seulement je pouvais y aller !

Si seulement je pouvais y aller, moi aussi, songeait Eileen. Michael Davies est à Douvres. Il observe l’évacuation à l’instant même.

— Y s’font canarder, y prennent des bombes plein la tronche et tout ça ! s’extasiait Alf.

Ce qui semblait infiniment plus attirant que de soigner un troupeau d’enfants fiévreux, pleurnicheurs, et qui muaient. Quand l’éruption disparaissait, leur peau pelait en longues plaques brunâtres.

— Maintenant, t’as vraiment la trogne d’un macchabée, dit Alf à Binnie. Si t’étais à Dunkerque, y croiraient qu’t’es crevée, y t’laisseraient sur la plage, et les Boches te f’raient la peau.

— Y l’f’raient pas ! hurla Binnie.

— Dehors ! ordonna Eileen.

— J’peux pas sortir, fit Alf d’un ton raisonneur. On est en quarantaine.

Il bondissait contre les murs, littéralement. Eileen retrouva plusieurs portraits de travers. Quant à celui de lady Caroline accompagnée de ses chiens de chasse, il gisait renversé sur le plancher. Lorsqu’elle obligea les enfants à quitter la salle de bal, ils se réfugièrent dans la salle de bains de leur hôtesse, ce qu’Eileen ne découvrit qu’en voyant l’eau commencer à goutter du plafond de la bibliothèque.