— Avec Alf, on jouait à « l’évacuation de Dunkerque », expliqua un Theodore absolument trempé.
Quand le pasteur appela, sous la fenêtre de la nursery, pour demander s’il y avait besoin de quelque chose, Eileen répondit par l’affirmative, d’une voix plutôt désespérée.
— Quelque chose pour amuser ceux qui ne sont pas malades. Des jeux, des puzzles, n’importe quoi.
— Je vais voir ce que le Women’s Institute peut nous proposer.
Il revint le lendemain avec un panier plein de livres d’occasion – Le Petit lord Fauntleroy et Le Livre des martyrs, adapté aux enfants –, de puzzles – la cathédrale Saint-Paul et les Cotswolds au printemps –, et d’un jeu de plateau victorien nommé « Cow-boys et Indiens rouges » qui entraîna les Hodbin à la tête des enfants dans un déchaînement de cris et de peintures de guerre à travers les couloirs.
— Et hier j’ai attrapé Alf qui jouait à « brûlé sur le bûcher », indiqua Eileen au pasteur lors de sa visite suivante. Il s’amusait avec le portemanteau Louis XV de lady Caroline et une boîte d’allumettes.
Il éclata de rire.
— Je m’aperçois que des mesures plus énergiques s’imposent.
Il tint parole. Le jour suivant, le panier qu’il apporta contenait des brassards de l’ARP, un journal de bord et une carte officielle de la RAF présentant les silhouettes distinctes des Heinkel, Hurricane, et Dornier 17.
Alf devint vite un as en reconnaissance aérienne. Il enseignait à tous la différence entre un Messerschmitt et un Spitfire.
— Tu vois, il a huit mitrailleuses sur les ailes.
Il se pendait à la fenêtre de la salle de bal et, chaque fois qu’un avion apparaissait, il criait :
— Appareil ennemi à 3 heures !
Puis il fonçait enregistrer le numéro, le type et l’altitude dans le journal de bord. Le seul avion à les survoler tous les jours était le courrier pour Birmingham, mais cela ne le décourageait pas, et une paix relative régna pendant quelques jours.
Bien sûr, c’était trop beau pour durer. Très vite, Alf entreprit de piloter un bombardier dont les raids traversaient la cuisine. Et la chambre des malades. Et il se mit à torturer Binnie. Quand elle suggéra Belle, dans la liste de ses prénoms :
— Tu sais, comme dans La Belle au bois dormant.
Alf s’esclaffa…
— Belle ? La Bête, ça t’irait mieux ! Ou Bébé, vu comment qu’tu braillais quand t’étais mal foutue, à chialer pour qu’Eileen te colle. Même que tu l’as fait jurer, et tout ça.
— Jamais d’la vie ! répondit Binnie, indignée. J’l’aime même pas. Elle peut se tailler tout de suite, j’m’en balance.
Je le ferais si je le pouvais. Hélas ! pendant qu’Eileen s’occupait de ses évacués, Samuels avait cloué des planches sur toutes les portes à l’exception de celle de la cuisine et s’était installé avec sa chaise juste en face. Il avait aussi condamné les fenêtres de toutes les pièces hormis celles de la salle de bal, qui était toujours pleine d’enfants. Par ailleurs, il ne restait plus que dix jours. Si personne d’autre n’attrapait la rougeole.
Mais, si cela se produisait, Oxford tenterait sûrement de la récupérer. Elle était étonnée que ce ne soit pas déjà fait. Maintenant que la plupart des enfants étaient rétablis et que Binnie était hors de danger, Una et Mme Bascombe pouvaient facilement gérer la situation. Cependant, elle ne reçut pas plus de signe de l’équipe de récupération que de message de leur part.
— Aucune lettre n’est arrivée pour moi, n’est-ce pas ? demanda-t-elle à Samuels.
— Non.
Cela devait signifier que la quarantaine était presque terminée, et que les autres enfants n’attraperaient pas la rougeole. Eileen commença de compter les jours.
Deux jours avant la fin de la quarantaine, Lily Lovell tomba sévèrement malade, et dix jours plus tard c’était au tour de Ruth Steinberg, à laquelle succéda, deux semaines après, Theodore.
— À ce rythme, nous serons encore en quarantaine à la fête de Saint-Michael, grommela Samuels.
Eileen ne pensait pas pouvoir y résister. Alf faillit se défenestrer en tentant d’identifier un avion, et Binnie se mit à organiser des entraînements antiaériens. Debout au sommet de l’escalier principal, elle donnait une interprétation personnelle d’une sirène d’alerte. Alf intervint.
— C’est pas ça, la sirène pour annoncer un raid, pauvre empotée ! Tu sonnes la fin d’alerte. Voilà l’alerte de raid !
Et il lâcha un hurlement crescendo decrescendo à vous glacer le sang dans les artères, si puissant qu’Eileen s’attendait à ce qu’il pulvérise le cristal de lady Caroline.
— Ils ont simplement besoin de sortir dépenser un peu de leur énergie avant de saccager toute la maison, dit-elle à Mme Bascombe. Cela ne romprait pas la quarantaine s’ils se tenaient devant, sur la pelouse. Si quelqu’un vient, on pourrait rentrer aussitôt.
Mme Bascombe secoua la tête.
— Le docteur Stuart ne le permettra jamais…
Un vagissement d’outre-tombe leur parvint depuis l’escalier.
— Raid aérien ! cria Theodore, en plein fou rire.
Les enfants traversèrent en trombe la cuisine et s’engouffrèrent dans l’escalier de la cave, heurtant au passage une plaque de cuisson couverte de gâteaux. Elle tomba de la table et son contenu se répandit au sol où Alf, qui portait son brassard de l’ARP et une passoire en guise de casque, marcha tout droit.
— Combien de jours, exactement, jusqu’à la fin de la quarantaine ? demanda Mme Bascombe, qui aidait Eileen à ramasser les gâteaux.
— Quatre, répondit la jeune femme en s’étirant pour attraper celui qui avait filé sous la boîte à farine.
— Fin d’alerte ! hurla Binnie depuis la porte de la cave.
Et les enfants déboulèrent à travers la cuisine avant de se ruer de nouveau dans l’escalier en criant.
— On ne court pas ! lança inutilement Mme Bascombe dans leur dos. Où est passée Una ? Elle ne les surveille pas. Pourquoi ?
— Je vais la chercher.
Eileen se débarrassa du reste des gâteaux écrasés sur la plaque de cuisson et monta à l’étage. Tels qu’elle connaissait Alf et Binnie, Una pouvait être attachée à une chaise ou enfermée dans un placard.
Ce n’était pas le cas. Elle était étendue sur le lit de Peggy dans la salle de bal.
— Je crois que j’ai attrapé la rougeole, annonça-t-elle. Je me sens si brûlante, et j’ai atrocement mal à la tête.
— Vous disiez que vous l’aviez eue.
— Je sais. Je le croyais. J’ai dû me tromper.
— C’est peut-être juste un rhume. Una, vous ne pouvez pas avoir la rougeole !
Mais Una l’avait bien contractée. Le docteur Stuart le confirma lors de sa visite, et l’éruption apparut le lendemain. Mme Bascombe, déterminée à empêcher la quarantaine de se prolonger un mois de plus au cas où Eileen attraperait la rougeole à son tour, décida de soigner elle-même Una et interdit à Eileen de l’approcher. Laquelle considéra que c’était préférable. Elle se sentait capable d’étrangler la malade.
Il fallait occuper les enfants à des jeux calmes, afin de ne pas déranger Una…Une tâche presque impossible. Eileen tenta de leur lire des contes de fées, mais Alf et Binnie l’interrompaient sans cesse et remettaient en question chaque élément de l’histoire.