— Pourquoi qu’y z’ont pas juste bouclé la porte à clé quand la méchante fée voulait venir au baptême ? demandèrent-ils quand elle essaya de raconter La Belle au bois dormant.
Puis :
— Pourquoi que la bonne fée pouvait pas défaire tout le sort au lieu de la laisser roupiller cent ans ?
— Parce qu’elle est arrivée trop tard. Le sort était déjà jeté. Elle n’avait pas le pouvoir de le défaire.
— Ou alors, elle était pas très fortiche pour les sorts, dit Alf.
— Dans ce cas, pourquoi qu’elle est la bonne fée ? demanda Binnie.
Ce fut encore pire avec Raiponce. Binnie voulait savoir pourquoi Raiponce n’avait pas coupé ses cheveux elle-même afin de descendre de la tour, et elle tenta sur-le-champ de démontrer comment avec les tresses de Rose.
Pourquoi ai-je souhaité qu’elle redevienne la même enfant qu’avant ?
Eileen annonça qu’elle allait plutôt leur donner des leçons.
— T’as pas le droit ! protesta Binnie. C’est l’été !
— Ce sont les cours que tu as ratés quand tu étais malade.
Elle fit apporter leurs livres d’école par le pasteur, et il devait avoir senti qu’elle approchait du point de rupture parce qu’il ajouta un panier de fraises et Le Meurtre de Roger Ackroyd, d’Agatha Christie.
— J’ai pensé que cela pourrait empêcher le meurtre d’Alf et Binnie Hodbin, expliqua-t-il.
Il arrivait aussi avec le courrier. Et des nouvelles de la guerre.
— La RAF tient bon, mais la Luftwaffe détient cinq fois plus d’avions, et les Allemands ont commencé d’attaquer nos petits terrains d’aviation et nos aérodromes.
Transmise à Alf, l’information entraîna presque une semaine de calme. Puis Eileen surprit le garçon les jambes dans le vide, assis sur la fenêtre du salon. Il utilisait les jumelles d’opéra de lady Caroline qu’il se hâta de dissimuler dans son dos, ce qui provoqua leur chute.
— Je voulais juste voir si c’était un Stuka, dit-il pendant qu’elle les ramassait.
Il y eut un tintement de verre de mauvais augure.
— C’est ta faute. Si tu m’avais pas foutu la pétoche, c’truc aurait pas valdingué.
Plus que six jours…
Eileen espérait que le manoir ne serait pas réduit à un amas de décombres d’ici là. Mais, finalement, le docteur Stuart déclara tout le monde tiré d’affaire et autorisa Samuels à déclouer les portes et à enlever les affiches.
Cinq minutes plus tard, Eileen partait pour le point de transfert. Elle n’avait même pas laissé la lettre au sujet de sa mère malade dans le Northumberland. Mme Bascombe croirait qu’elle n’avait pas réussi à en supporter davantage, ce qui n’était pas loin d’être la vérité.
Il pleuvait fort, mais elle ne s’en souciait pas. Je pourrai me sécher à Oxford. Dans un endroit où l’on ne rencontre pas le moindre enfant. Elle marchait d’un pas vif sur la route et coupa bientôt à travers bois. Les arbres étaient couverts de feuilles, et des pâquerettes et des violettes fleurissaient à leurs pieds.
J’espère que je vais retrouver les lieux, se dit-elle, un moment décontenancée par la verdure luxuriante. Puis elle aperçut la clairière et le frêne. L’herbe avait poussé, exubérante, le lierre et le chèvrefeuille avaient colonisé le site. D’un revers de main, Eileen chassa les gouttes de pluie du cadran de sa montre, vérifia l’heure, et s’assit pour attendre.
Une heure s’écoula, puis une autre. À midi, il était évident que le passage ne s’ouvrirait pas, mais elle ne bougea pas jusqu’à près de 14 heures.
Ils n’ont peut-être pas découvert que la quarantaine a été levée ce matin ?
À 14 h 15, la pluie devint torrentielle, et elle fut forcée d’abandonner. Elle revint d’un pas lourd à la route et regagna le manoir. Binnie la guettait à la porte de la cuisine.
— T’es trempée ! dit-elle, prévenante.
— Vraiment ? Je n’avais pas remarqué.
— T’as juste l’air d’un rat noyé ! Alf en avait attrapé un, une fois.
Binnie ajouta d’un ton accusateur :
— C’est pas ta d’mi-journée !
Ma demi-journée de repos ! Voilà pourquoi ça ne s’est pas ouvert. Ils prévoient que je traverse lundi.
Mais la fenêtre de saut ne s’ouvrit pas davantage le lundi, alors qu’Eileen avait attendu que les enfants soient tous rentrés pour le thé. Personne ne l’espionnerait, de cette façon. Pour plus de précautions, elle avait suivi un chemin détourné.
Le labo doit ignorer que la quarantaine est terminée.
Pourtant, la date de fin devait figurer dans les archives du ministère de la Santé. Le labo avait peut-être bien envoyé une équipe de récupération, laquelle aurait vu l’une des affichettes oubliées et conclu que le manoir était encore sous quarantaine ? Mais quand Eileen vérifia, toutes les affiches avaient été enlevées. Par ailleurs, si l’équipe était venue au manoir, comment ne pas s’apercevoir que tout était fini ? Les enfants jouaient dehors, leur literie en cours de désinfection sur la pelouse, et le garçon de l’épicier entrait et sortait librement de la cuisine. L’équipe pouvait facilement le guetter sur le chemin du retour et l’interroger sur ce qui se passait.
Et les parents des évacués avaient tous su quand la quarantaine était levée. Certains d’entre eux avaient envoyé chercher leurs enfants le lendemain même de l’annonce alors que la bataille d’Angleterre faisait rage, que les terrains d’aviation et les dépôts de pétrole étaient bombardés, et que la radio préparait tout le monde à une invasion.
Ce que faisaient aussi Alf et Binnie.
— Hitler nous truffe de parachutistes pour préparer l’invasion ! déclara le garçon, tout excité, alors que le pasteur venait prendre Eileen et Lily Lovell pour les emmener à la gare. Y vont couper les fils du téléphone et péter les ponts et tout ça. J’parie qu’y s’planquent dans les bois, là, pendant qu’on cause.
Même le pasteur avoua qu’il craignait qu’une attaque se produise très vite. Mais aucune prédiction d’invasion n’eut le moindre effet sur les parents des évacués. Ils étaient déterminés à mettre leurs enfants « en sécurité à la maison », une allusion transparente au fait qu’ils les avaient expédiés loin d’eux uniquement pour qu’ils attrapent la rougeole, et rien ne pouvait les persuader de les laisser là où ils étaient. Eileen se demandait ce qui leur arriverait à Londres et se faisait du souci.
Quand l’équipe de récupération n’était pas l’objet de sa propre inquiétude. Comme Eileen n’en était qu’à sa première mission, elle ignorait quels étaient les délais avant qu’ils aillent chercher quelqu’un. Dix jours ? une quinzaine ? Mais il s’agissait de voyage dans le temps. Dès lors qu’ils s’apercevaient qu’elle avait du retard, ils auraient dû venir immédiatement. Quelque chose ne tournait pas rond. Le problème était ailleurs, une panne, ou quelque chose dans ce genre.
Alf et Binnie ont démoli le point de transfert.
Ou alors ils avaient empêché son ouverture en suivant Eileen. Pour qu’elle puisse s’y rendre sans risque d’être observée, elle demanda au pasteur de reprendre les leçons de conduite. Mais il ne s’ouvrait toujours pas.
Alf et Binnie ne sont pas les seuls à pouvoir m’épier.
La Home Guard pouvait patrouiller dans les bois à la recherche des parachutistes allemands dont Alf leur rebattait les oreilles. Ou bien le soldat que les deux enfants avaient vu parler avec Una se trouvait encore dans les parages.
Dans ce cas, le labo s’apercevrait que le transfert ne pouvait pas fonctionner, et ils feraient traverser une équipe de récupération par une autre fenêtre. Jusque-là, Eileen ne manquerait pas d’occupation. Il ne fallait pas seulement gérer le départ des évacués, mais aussi nettoyer et préparer la maison pour lady Caroline, qui avait écrit pour annoncer son retour.